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01/04/2018

Elle ne s'était pas inquiétée

Le ronronnement des voitures de karting ne couvrait pas complètement le sifflement des avions qui s'élevaient dans le ciel. C'était infernal. Une après-midi là-bas et on était sourd toute la soirée. Milena avait tenu absolument à y aller ce jour-là, le jour où je lui avais fait ma demande. On avait pris des photos. Cela me fait bizarre de les regarder sans elle. Sourire noir et blanc sur ciel blanc. Elle était jolie dans sa robe écossaise sans manches.

C'est en faisant du rangement pour le déménagement que je suis tombé sur ce paquet de photos. Elle les avait mises dans une vieille boîte à chaussures qui prenait la poussière depuis des années sous l'armoire. Elle avait gardé tout ça pour conjurer la perte de mémoire, au cas où, en cas de maladie. Ca fait maintenant six mois qu'elle est partie. Et elle avait toute sa tête, sa mémoire était intacte. Elle pouvait citer le moindre détail de notre vie sans ressortir les photos. D'ailleurs, on n'en prenait plus beaucoup. Quelques unes pendant les vacances, l'été, avec les enfants. Quelques clichés à Noël quand le vieux barbu passait apporter les cadeaux. La dernière où l'on est tous les deux a été prise à nos cinquante ans de mariage. On ne savait pas trop si on allait les fêter. Elle était déjà malade. Ce putain de K avait déjà commencé à la bouffer, à la ronger, petit à petit, se repaissant de ses cellules pour en fabriquer de mauvaises.

Elle ne s'était pas inquiétée de perdre dix kilos en même pas trois mois. C'est la fatigue permanente qui l'avait poussée à consulter. Alerté par les symptômes le médecin lui avait prescrit un check-up complet. Le foyer primitif était logé dans les poumons. Les radios montraient par ailleurs des taches anormales sur les vertèbres. Deux métas osseuses. Une localisée en D4 et l'autre en D8.

La tumeur n'était "pas résécable". L'oncologue avait employé son jargon de médecin pour noyer le poisson. Et puis on lui avait demandé ce que voulait dire "pas résécable"... Je revois sa mine défaite, ses yeux baissés sur le dossier. Il avait fini par expliquer. On était sonnés, KO sur le ring. Putain d'uppercut! Restait la chimio à tenter, qui si elle n'éradiquait pas la maladie, permettrait de ralentir sa progression. Et on s'était battus. Ma Milena avait combattu comme une lionne, une mamma italienne qui tient la maison jusqu'au bout.

Y a tant d'amour, de souvenirs

Autour de toi, toi la mamma

Y a tant de larmes, et de sourires

A travers toi, toi la mamma...

Ce texte a été rédigé dans le cadre de l'atelier d'écriture Une photo, quelques mots initié par Leiloona. Il n'est pas libre de droits. La photo, d'ursulamadariaga, n'est pas libre de droits non plus.

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Commentaires

Ouch, texte terrible ... je ne sais que dire.

Écrit par : leiloona | 02/04/2018

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Oui, je ne sais pas ce qui m'a donné envie d'écrire un tel texte... Et je me demande en regardant mieux la photo où j'ai vu une robe écossaise!

Écrit par : La plume et la page | 02/04/2018

C'est une belle écriture qui nous plonge dans un combat difficile dans lequel ring et uppercut ont réellement leur place.

Écrit par : la fllibust | 04/04/2018

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Les gens sont sonnés même si les médecins y mettent un peu plus les formes qu'auparavant. Il y a des consultations d'annonce qui se font généralement en binôme avec une infirmière, laquelle pourra toujours s'assurer et réexpliquer lorsque le médecin aura refermé la porte...

Écrit par : La plume et la page | 14/04/2018

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