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18/06/2017

Perdue

Elle était perdue. Oui, bel et bien perdue au milieu de nulle part. Il n'y avait que de la végétation à perte de vue. Champs de blé et forêt la narguaient. Et cette route! Des pavés depuis dix kilomètres avec ce même alignement d'arbres. Des platanes qui se succédaient sans fin.

Sarah n'avait croisé personne depuis déjà un bon moment. Même dans les rétroviseurs il ne se passait rien. Pourquoi avait-elle accepté de participer à cet atelier d'écriture organisé pour marquer le début de l'été? Qui plus est dans un trou perdu à plus de cent bornes de chez elle. Si seulement le voisin avait refusé de garder Toby elle aurait eu un prétexte pour annuler. Mais non, le voisin s'était fait une joie de veiller sur son chien. "Ne vous inquiétez pas, tout ira bien. Pas vrai Toby?"

Une fois sortie de Martigny elle s'était fiée à la carte qu'elle avait emportée plus qu'aux panneaux de signalisation mais cela n'avait pas suffi à la mener à bon port. Le plateau suisse était vaste et les routes zigzaguaient entre les ramifications du Rhône. Elle se demandait si Vionnaz n'était pas une localité imaginaire à laquelle on accédait en empruntant un rêve. "Dans trois kilomètres tournez au carrefour de l'imagination." Une belle entrée en matière pour l'atelier qu'elle devait animer et un bon thème de réflexion.

La jauge indiquait que son réservoir commençait à se vider sérieusement. Elle n'aurait jamais dû s'embarquer dans ce périple avec la 4L. La voiture n'était pas confortable et était poussive dans les côtes. Mais Sarah s'était promis de faire un crochet par Montreux chez l'oncle qui lui avait filé la bagnole pour lui montrer qu'elle en prenait soin. Mais pour le moment ce n'était pas sa priorité. Il fallait déjà qu'elle ait assez de carburant pour atteindre Vionnaz...

Textes précédents: N°7, N°8, N°9, N°10

Ce texte a été rédigé dans le cadre de l'atelier d'écriture Une photo, quelques mots n°272 initié par Leiloona. Il n'est pas libre de droits.

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04/06/2017

Les poissons viendront se restaurer

Il me reste encore assez d'oxygène dans les poumons pour distinguer une étoile de mer et un pied de corail lorsque ma tête touche le fond. Je me suis débattue mais personne ne m'a vue. J'ai bu plusieurs fois la tasse et mon corps a été aspiré par la profondeur. Je ne savais pas que les fonds marins pouvaient être aussi beaux. Cette dernière vision c'est ma cigarette de condamnée. Je me suis toujours imaginé que c'était sombre là-dessous et peuplé de créatures plus monstrueuses les unes que les autres.

Il fait froid. Beaucoup plus froid qu'à la surface de la mer. Mes membres s'engourdissent. Mes poumons se remplissent peu à peu d'eau. Le corail est rose poudré. Sa couleur n'a rien à envier aux chamallows que tante Jane a achetés. Mes téguments seront bientôt bleus. Je suis en hypoxie. Dans quelques secondes mon cerveau sera hors service. L'étoile de mer me prendra pour une pierre et les poissons viendront se restaurer.

Ni Peter ni David ne m'a vu trébucher. Ils nageaient plus loin. Je vois le médecin légiste devant mon cadavre, l'air blasé. Son autopsie révélera une cyanose, le développement de spume sur les voies respiratoires, une langue protuse, des yeux exorbités, et une peau ansérine. Il conclura à une mort par noyade.

Un bruit strident arrive à mes oreilles. J'aspire une grande bouffée d'air et j'ouvre les yeux. Je cherche la provenance du bruit. Je me tourne vers lui et vois un signal lumineux. Le réveil vient de me ramener à la vie...

Textes précédents: N°1, N°2

Ce texte a été rédigé dans le cadre de l'atelier d'écriture Une photo, quelques mots n°270 initié par Leiloona. Il n'est pas libre de droits. La photo n'est pas libre de droits non plus.

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28/05/2017

Ses yeux brillaient de mille feux

La plage était déserte. Tiberio et Marcella cheminaient tranquillement. Ils avaient ôté leurs chaussures pour être au contact des éléments. Le sable humide sous leurs pieds était une sensation curieuse. Ils marchaient l'un à côté de l'autre en silence. Leurs cheveux se pliaient aux désirs du vent. C'était la première fois qu'ils se promenaient pieds nus sur l'estran. D'habitude ils restaient tout en haut de la plage, là où le sable était toujours sec et où l'après-midi les familles allongeaient leurs serviettes.

Le sable froid titillait leur peau. Ils se retournaient de temps à autre pour contempler leurs empreintes figées dans le large tapis ondulé. L'air, chargé d'iode et d'embruns, leur mettait les poumons sous pression. Ils sentaient chaque bouffée passer dans leur trachée, comme si quelqu'un, le pied sur une pompe, avait essayé de les gonfler tout entiers.

Ils marchèrent ainsi pendant une demi-heure puis firent demi-tour après avoir observé longuement l'horizon. Des bateaux de pêche s'en allaient dans le lointain. Tiberio prit la main de Marcella et la serra fort. Elle se rapprocha de lui et se mit sur la pointe des pieds pour l'embrasser. Ils n'avaient pas échangé un mot depuis qu'ils étaient descendus de voiture. Tiberio l'enlaça tout contre lui et observa son visage. Les yeux de Marcella brillaient de mille feux, concurrençant la lumière vive du soleil.

Textes précédents: N°5, N°6

Ce texte a été rédigé dans le cadre de l'atelier d'écriture Une photo, quelques mots n°269 initié par Leiloona. Il n'est pas libre de droits. La photo, de Vincent Héquet, n'est pas libre de droits non plus.

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22/05/2017

Nuits blanches

Comme à chaque fois qu'il se réveillait la nuit Tobias alluma toutes les lumières de l'appartement. Il voulait distinguer chaque meuble et chaque objet. La pénombre l'inquiétait. Elle amplifiait son sentiment de solitude. De plus le silence de la nuit le terrifiait.

Lorsque tout l'espace autour de lui fut éclairé il prit un paquet de copies qu'il devait corriger et s'allongea sur le canapé. Les devoirs étaient plus mauvais les uns que les autres. Avait-il donné des exercices si difficiles à ses élèves? Il savait que ceux-là étaient en filière littéraire mais ce n'était pas, pensait-il, parce qu'ils avaient choisi les lettres qu'ils devaient laisser de côté les mathématiques. Il repensa à son propre parcours. Malgré des prédispositions pour les matières scientifiques, il n'avait jamais négligé les cours de français et de littérature qu'il avait appris avec autant d'intérêt que les cours de biologie et de physique-chimie.

Il rangea les copies et alla se planter devant la baie vitrée du balcon. Le temps s'étirait lentement. Dans l'immeuble d'en face tout le monde semblait dormir. Il aurait aimé voir ne serait-ce qu'une petite veilleuse allumée. Mais rien. Il était le seul à devoir veiller. Le sommeil l'avait abandonné. Il pouvait prendre un bouquin en attendant l'heure de se préparer. Tobias se réfugiait souvent dans les livres. Mais les livres, ce n'était pas les gens. On ne pouvait pas engager une conversation avec eux. Il aurait aimé avoir quelqu'un à qui se confier, quelqu'un à aimer. Or, il semblait être transparent. Personne ne s'intéressait à lui. On ne lui posait jamais de questions lors des réunions, comme si son avis ne comptait pas. Du coup, il s'était peu à peu éloigné des autres. Sans s'en rendre bien compte il s'était isolé. Il ne regardait plus vraiment les gens.

La solitude le serrait à la gorge. Le nœud qu'elle avait passé autour de son cou l'étouffait chaque jour davantage. Les nuits blanches ne faisaient qu'accentuer la sensation. Il avait l'impression par moments de perdre pied. Plusieurs fois il avait évalué la distance entre la rue et le balcon. Oui, il y avait déjà pensé à faire le grand saut. Passer un pied par-dessus la rambarde. Puis l'autre. Et tout serait fini.

Textes précédents: N°1, N°2, N°3

Ce texte a été rédigé dans le cadre de l'atelier d'écriture Une photo, quelques mots n°268 initié par Leiloona. Il n'est pas libre de droits.

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08/05/2017

Le phare de Plum Island

L'odeur nous saisit dès la porte poussée. Ca sent le vieux, le renfermé, le bois pourri, les crottes de souris. Rien n'a changé depuis notre dernière visite avec tante Jane, sauf qu'aujourd'hui elle n'est pas avec nous. On y vient pour se rappeler le bon vieux temps. Le temps des vacances, des heures heureuses, des jours insouciants à goûter le paysage sauvage, le calme du lieu, le coucher de soleil au-dessus de la baie.

Tante Jane n'est plus. Elle est partie sans crier gare, sans donner le moindre signe d'alerte. Son cœur s'est arrêté de battre un matin, voilà. Elle, si forte, si jeune dans sa tête, si ancrée dans son époque, nous a laissés tomber à la veille des vacances d'été. Nous sommes donc venus avant juillet. Ca n'a jamais été notre habitude mais il n'y a rien d'immuable en ce bas monde. Si ce n'est les saisons. Et encore! elles évoluent, sont décalées, et ne ressemblent plus du tout aux saisons de notre enfance.

L'intérieur du phare est tout délabré. Plus question de monter voir les miroirs. L'escalier est en trop mauvais état. Beaucoup de marches, mangées par l'humidité, sont cassées. Le vent, les embruns et les gros grains s'engouffrent par les vitres brisées. Ils se heurtent aux parois ou bien tourbillonnent jusqu'au bas de l'escalier. Les cris des mouettes et des goélands résonnent. Il y a de l'écho. Les toiles d'araignées s'accrochent à moi pour me faire un pull au motif jacquard. L'air est rempli de poussière. J'éternue. Cécilia et David rebroussent chemin. L'odeur devient insoutenable.

Le phare est à l'abandon depuis plusieurs années. Une autre machine, plus moderne, l'a remplacé. Tante Jane avait milité pour que le phare continue à éclairer la nuit des marins. Avec d'autres activistes ils avaient envahi le chantier de la nouvelle construction, installé un campement, monté des banderoles. Puis, on les avait chassés avec flashball et lacrymogènes. Certains s'étaient retrouvés au poste de police. Tante Jane avait réussi à passer à travers les mailles du filet et était vite rentrée chez elle.

Le phare était un peu sa boussole. Elle avait toujours vécu à côté. Harry, son mari, avait même remplacé quelques fois le gardien. Puis, le gardien était parti, trop vieux pour exercer la charge, et l'installation avait été jugée obsolète. En réalité les autorités la trouvaient trop coûteuse et souhaitaient investir ailleurs.

Je referme la porte et m'en vais marcher sur la plage. Le phare se dresse derrière moi. Je rendrai la clé à monsieur Delogan demain. Il nous a dit de ne pas nous inquiéter pour la maison, qu'il en prendrait soin quoi que nous décidions. Moi, je n'ai pas envie de la vendre.

Ce texte fait suite à un texte rédigé il y a plusieurs années: La maison de tante Jane

Ce texte a été rédigé dans le cadre de l'atelier d'écriture Une photo, quelques mots n°266, initié par Leiloona. Il n'est pas libre de droits. La photo, de Fred Hedin, n'est pas libre de droits non plus. 

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25/04/2017

La vie au grand air

Ce n'était pas la première fois que Simon louait un van. Souvent, lorsqu'il prenait quelques jours de congés, il aimait se balader dans les coins reculés d'Italie. Il aimait la vie au grand air. Ainsi il s'arrêtait où il voulait, à l'heure qui lui plaisait. Il mangeait s'il en avait envie à trois heures de l'après-midi. Il pouvait rester éveillé toute la nuit lorsque le temps était clair et observer les étoiles et les constellations qui se dessinaient dans le ciel.

Le véhicule ne passait pas inaperçu et détonnait un peu à Annecy mais il n'avait pas trouvé mieux pour suivre les allées et venues de son frère. Ca lui avait fait bizarre de revoir Baptiste. Il avait aujourd'hui le visage d'un homme et Simon avait eu du mal à retrouver les traits de l'enfant qu'il avait connu. C'est grâce à cette fille qui habitait désormais les Edelweiss qu'il avait retrouvé sa trace. Elle lui avait aussi appris que son père était mort. Quel choc!  Il n'aurait pas été plus secoué si elle lui avait donné deux baffes. Il avait essayé de garder la face mais elle avait dû se rendre compte que quelque chose n'allait pas. Elle lui avait proposé d'entrer mais il avait refusé, préférant rester dehors par peur d'étouffer. Il n'était pas près à se confronter à son passé. La maison lui rappelait trop de souvenirs.

Il avait retrouvé Sarah sur son chemin quelques jours plus tard à Annecy. Elle avait rendez-vous avec Baptiste dans le sous-sol du club de squash. Il les avait vus discuter. Sarah voulait lui donner un paquet qu'il avait refusé. Qu'est-ce que cela pouvait bien être? Elle ne lui avait rien dit à ce sujet. Pourtant, après quelques verres, elle s'était mise à beaucoup parler dans ce bar du vieil Annecy où ils avaient passé la nuit. Elle avait le regard rieur, le sourire espiègle, et se foutait pas mal des aléas de la vie. Du moins c'est ce qu'il pensait avoir compris. Une femme intelligente à l'esprit léger. Elle l'avait invité à revenir la voir aux Edelweiss et lui avait donné son numéro; il ne devait pas hésiter à l'appeler. Puis, ils s'étaient quittés. Chacun avait repris sa route au moment où les gens partaient travailler.

- "Au revoir, Sarah."

- "A bientôt, Alexandre!"

C'est ainsi que Simon se faisait appeler depuis qu'il n'existait plus pour l'Etat français. Il s'était approprié une nouvelle identité. Désormais il était Alexandre Perrazzi, né à Courmayeur le 11 novembre 1957, abandonné à la naissance et qui ne parlait jamais de son passé.

Textes précédents: N°6, N°7, N°8, N°9

Ce texte a été rédigé dans le cadre de l'atelier d'écriture Une photo, quelques mots n°264 initié par Leiloona. Il n'est pas libre de droits. La photo, de Felix Russell-Saw, n'est pas libre de droits non plus.

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01/04/2017

Rendez-vous au sous-sol

Sarah n'aurait jamais dû accepter ce rendez-vous aussi tardif et qui plus est dans un sous-sol. Lorsqu'elle avait appelé Baptiste Vittoz pour lui parler des courriers qu'elle avait trouvés sur la table de berger il avait paru embêté. Elle avait prétexté une affaire à traiter à Annecy pour pouvoir lui rapporter. De son côté, il avait prétexté une partie de squash pour lui donner rendez-vous dans le sous-sol des salles de sport. L'endroit était peu éclairé. Peu de chances que quelqu'un le reconnaisse avec une femme qui n'était pas la sienne. Si son épouse apprenait qu'il avait passé un moment avec une inconnue, l'ambiance serait pourrie pendant tout le week-end. Déjà qu'en temps ordinaire les échanges n'étaient pas très chaleureux entre eux, pas la peine d'envenimer davantage les choses.

Quelques hommes passèrent près de Sarah, lui jetant un regard en coin, un sourire affamé sur les lèvres. Un frisson lui parcourrut l'échine. Elle ne voulait pas servir de gibier à ces mâles musculeux soucieux d'affirmer leur sex-appeal auprès de leurs congénères. Elle ne se sentait pas bien. Son estomac se tordait dans tous les sens et son diaphragme restait contracté. Toujours pas de Baptiste Vittoz en vue. Combien de temps durait cette fichue partie de squash?! Et sa tenue n'était vraiment pas adaptée à un rendez-vous dans un sous-sol. Un style sportswear aurait été plus approprié. Elle avait pensé un instant s'enfuir mais elle voulait éclaircir le mystère autour de ces cartes signées Simon. Les habitants du village n'avaient pas été très bavards sur le sujet. Sarah était une étrangère et on n'aimait pas à Combloux que les étrangers fouillent le passé...

Textes précédents: N°3, N°4, N°5, N°6

Ce texte a été écrit dans le cadre de l'atelier d'écriture n°261 Une photo, quelques mots initié par Leiloona. Il n'est pas libre de droits. La photo est de Kot. Elle n'est pas libre de droits non plus.

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