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22/08/2013

Un continent à elle seule

La ville de Rome était un continent à elle seule. Le père Paolo le savait bien. Il serait difficile de mettre la main sur Francesco Berghetti. Le professeur avait le don pour brouiller les pistes. De plus, il n'était pas malhabile, sachant se diriger dans le sens du vent tel un amiral de frégate, trouvant la meilleure route pour faire glisser son bateau entre les icebergs et, bien sûr, ne laissant aucun indice dans son sillage.

Le prêtre sortit la bouteille de liqueur de myrte qu'il rangeait dans la crédence à côté du vin de messe. Il espérait qu'un peu de liqueur lui viendrait en aide ou du moins lui éclaircirait les idées. Il avait déambulé dans l'église pendant un bon moment, cherchant une solution, mais il ne parvenait pas à franchir la muraille que Berghetti avait construite pour se protéger. Une muraille qui ressemblait fort à celle entourant la cité du Vatican. Il n'arrivait pas à trouver la faille du professeur. Elle devait cependant exister. Puis, comme une révélation divine, la solution se présenta à lui. Il fallait toucher son point faible et, d'après le père Stefano, le point faible de Berghetti s'appelait Marcella Bianchi. La jeune femme était devenue une intime du professeur depuis qu'elle l'avait secouru dans la via di Santa Dorotea. Le père Paolo le soupçonnait depuis le début d'avoir des sentiments pour elle.

Le curé se baladait dans la sacristie le verre de liqueur à la main. Une odeur d'encens froid flottait dans l'air. Il pensa que la meilleure chose à faire était d'appeler le père Stefano pour lui faire part de son idée. S'ils arrivaient à kidnapper cette Marcella, ils mettraient à coup sûr la main sur Francesco Berghetti. La sachant en perdition il accourrait sans se poser de question. Il mettrait le cap vers sa protégée, braverait les flots déchaînés. Une chose était certaine, Berghetti débarquerait rapidement pour la sauver et ils en finiraient avec lui.

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Pendant ce temps-là, quelque part dans la via dei Pettinari, le père Stefano ouvrait une enveloppe. Il s'agissait de tests génétiques. Des tests qu'il avait réussi à faire avec la complicité d'un homme de main. Son coeur battait vite, ses doigts tremblaient. Il redoutait que les résultats soient positifs.

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Ce texte a été rédigé pour les Plumes à thème n° 13 initiées par Asphodèle. Cette semaine les mots tournaient autour de la "dérive". Et Aspho a ajouté trois mots commençant par la lettre "M". Ce texte n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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16/08/2013

"Il est grand le mystère de la foi"

Francesco Berghetti avait l'air d'un hibou dans le miroir. Il avait mal dormi et perdu l'habitude de se lever d'aussi bonne heure. Quelle idée de lui donner rendez-vous à 8h15 dans une église. Il aurait préféré faire la grasse matinée, tout particulièrement le vendredi saint. Dehors la brume s'étendait sur la ville. L'aube était maussade, pas prête à livrer ses secrets, il en était certain.

Il faisait frais dans la chambre. Berghetti passa un pull et tenta d'ordonner ses cheveux avant d'aller dans la cuisine faire du café et préparer des oeufs brouillés. Puis, il alluma la radio-CD et inséra un disque de Chopin. Il aimait écouter des mazurkas quand il prenait son petit déjeuner, et en particulier la mazurka opus 17 n°4 qu'il lui arrivait parfois de passer en boucle.

Il alla ensuite se doucher. Il espérait que l'eau finirait de le réveiller et fairait disparaître la boule qui commençait à lui comprimer la poitrine. Il s'habilla vite et ferma l'appartement mais arrivé au rez-de-chaussée de l'immeuble il se rendit compte qu'il avait oublié ses clés de voiture. Son trousseau était resté sur le bahut de l'entrée. Il remonta les marches quatre à quatre pour le récupérer. Les minutes étaient comptées. Il ne savait pas combien de temps il mettrait pour effectuer le trajet entre la via di San Domenico et la via della Conciliazione. Lorsque le trafic était fluide il fallait une trentaine de minutes pour parcourir les 6 kilomètres qui séparaient son domicile des portes du Vatican. Or, c'était l'heure de pointe et il redoutait les embouteillages.

Le professeur avait donné rendez-vous à Marcella à 8h sur le parvis de l'église Santa Maria in Transpontina située à deux pas de l'ambassade de Slovénie auprès du Saint-Siège. Marcella avait insisté pour venir avec lui bien qu'il pensât que cette mission pouvait s'avérer dangeureuse.

Caché derrière un lampadaire de l'autre côté de la rue il lui sembla la voir arriver. Elle jetait constamment un regard par-dessus son épaule comme si elle avait le sentiment d'être suivie. 

Aucune des silhouettes qui allaient et venaient ne ressemblait un tant soit peu au professeur Berghetti. Marcella craignait qu'il ne lui arrive quelque chose avant qu'il n'ait le temps de résoudre l'intrigue qui lui avait été soumise. 

Elle jeta un oeil à sa montre. Il était 7h48. Encore douze minutes à patienter dans le froid. Elle grelottait et se sentait un peu faible. Elle n'avait rien pu manger avant de partir. Le dessert de la veille lui était resté sur l'estomac. Elle avait juste bu un thé qui la barbouillait déjà.

La via della Conciliazione était baignée de brume. Les lanternes disposées de part et d'autre de l'église n'éclairaient rien. Le paysage était fantômatique et oppressant. Un décor parfait pour tourner un film ésotérique ou effectuer un incroyable tour de magie. Un peu trop parfait d'ailleurs. Ca n'avait rien de rassurant.

Francesco retrouva Marcella à 7h57. Quand ils entrèrent l'église était plongée dans la pénombre. Seule la lampe du Saint Sacrement luisait à gauche de l'autel. Un silence monacal régnait dans l'édifice. 

Puis, ils aperçurent de la lumière dans la chapelle dédiée à Sant'Angelo, martyr à Licata. Marcella et le professeur approchèrent sur la pointe des pieds pour ne pas attirer l'attention. Les bancs installés pour la célébration étaient pleins, occupés surtout par des religieux. Le reste de l'église semblait déserté. 

 "Il est grand le mystère de la foi". Le curé en était à l'anamnèse. Dans quelques minutes se serait la communion. L'unité divine du Père, du Fils et du Saint Esprit consacrée dans un petit disque qui enlèverait les péchés de chacun. Francesco Berghetti se demandait si la personne qui lui avait donné rendez-vous dans ce lieu était déjà là.

Les gestes du prêtre étaient empreints d'une certaine langueur. Puis, alors qu'il s'apprêtait à donner la communion aux fidèles, ses gestes furent comme suspendus dans l'air... Le ciboire se fracassa sur le sol et les hosties se dispersèrent. Le prêtre chuta sur le marbre. Un point rouge était apparu sur son front. Les fidèles, qui ne réalisèrent pas tout de suite ce qui s'était passé, mirent quelques minutes à lui porter secours. Pendant que les uns appelèrent une ambulance de la Policlinique universitaire Gemelli, les autres scrutèrent la pénombre pour tenter de distinguer le tireur. Mais ils ne virent rien. Ils entendirent simplement la porte de l'église se refermer dans un bruit sourd.

Marcella et le professeur Berghetti s'étaient quant à eux réfugiés derrière une colonne. Ils attendaient le moment propice pour rejoindre la sacristie. Francesco ne voulait pas être retardé par la police. Après avoir traversé de nombreuses pièces et des couloirs ils se retrouvèrent dans le vicolo del Campanile. Il n'y avait pas grand monde. Sans même se concerter ils prirent la direction de la basilique Saint-Pierre. Le ciel était toujours aussi gris. Marcella aurait aimé avoir une gomme pour effacer la brume.

Mais ce jour-là le ciel ne s'éclaircit pas. Il devint même plus sombre à mesure que le temps s'écoulait.

Texte original rédigé pour les Plumes à thème n°12 initiées par Asphodèle. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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08/08/2013

Sieste

Tiberio et Marcella avaient trouvé une petite location un peu en retrait de Salerne, sur la côte Amalfitaine. Ils avaient réservé pour trois semaines.

Parfois, le matin, ils allaient au marché pour faire le plein de produits frais. Il leur arrivait aussi d'aller dîner au restaurant mais ils préféraient le calme de la location, située à flanc de montagne. Il y avait un petit jardin derrière où ils avaient installé un hamac entre deux arbres. Tiberio y faisait une sieste en début d'après-midi avant d'aller consulter des sites d'infos sur son laptop.

Marcella prenait place dans le hamac vers quinze heures et y bouquinait une bonne heure. Elle avait emporté une bonne dizaine de livres dans ses bagages. Des livres qu'elle n'avait pas eu le temps de lire ces derniers mois, occupée entre son job et les sollicitations du professeur Berghetti. Mais la position allongée n'était pas la meilleure pour bouquiner et, invariablement, Tiberio la retrouvait endormie lorsqu'il sortait de la maison vers dix-sept heures pour lui proposer un rafraîchissement. Le livre, ouvert, reposait sur sa poitrine. Il suivait le rythme de sa respiration et les battements de son coeur.

Tiberio s'approchait doucement pour ne pas la réveiller et déposait un baiser sur ses lèvres avant d'en déposer un deuxième sur son front. Puis, il restait une demi-heure à l'observer comme un père aurait observé avec béatitude son enfant endormi.

Ce texte a été rédigé pour le jeu n°13 du Blog à 1000 mains. Il n'est pas libre de droits. Le tableau est une oeuvre de Gustave Courbet, Le Hamac, huile sur toile datant de 1844.

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01/08/2013

Petit joyau sauvage

Après quelques années de recherche Tiberio avait retrouvé des traces de ses ancêtres sur l'île du Giglio, petit bout de terre de la province du Grosseto isolé des côtes par une bande de mer de 16 kilomètres. Ce petit bout de Toscane, où l'un de ses arrière-grands-pères maternels avait réussi à planter de la vigne, était un petit joyau sauvage. La garrigue s'y étalait un peu comme en Provence. On y trouvait à l'époque du chêne-vert, du chêne-liège et une espèce de bruyère arborescente. Mais le développement de l'agriculture et les incendies avaient modifié la flore au fil des ans. Comme essence d'arbre, on n'y trouvait plus guère que des pins. Tiberio se souvenait y avoir vu aussi quelques pieds de thym et des carottes sauvages lorsqu'il y était allé pour ses recherches.

La culture de la vigne devenant de plus en plus difficile, la famille avait migré vers le continent et s'était installée dans le hameau de Porto Santo Stefano à Monte Argentario. L'arrière-grand-mère avait vécu le départ comme un arrachement. S'ancrer dans une nouvelle ville, se dessiner une nouvelle vie, n'avait pas été simple. Puis, ils avaient monté un commerce d'import. Ils faisaient venir des épices et des produits exotiques du monde entier qu'ils revendaient ensuite à des grossistes: curry, poivre vert, gingembre, cannelle... Au diable les conditions dans lesquelles avaient été cultivés ces produits et comment ils avaient voyagé jusqu'en Italie. Ils ne s'étaient pas occupés de savoir si des esclaves avaient contribué à faire vivre leur commerce. Valait mieux d'ailleurs ne pas se poser trop de questions. Ils avaient une famille à nourrir.

Tiberio s'était passionné pour la généalogie à la naissance de son fils. Il avait essayé de retrouver le sourire juvénile de Flavio sur les photos glanées ici et là. La même plantation de cheveux qu'un grand-père, le même regard qu'un oncle... Puis il avait sillonné le pays pour recueillir des informations. Tiberio avait dû emprunter de multiples souterrains et faire parler diverses sources pour faire jaillir la lumière sur ses ancêtres. Les unes étaient bavardes, les autres réticentes à se livrer mais cette quête lui avait permis de renouer des liens avec des membres de sa famille qu'il n'avait pas vus depuis longtemps.

Ce texte a été rédigé pour les Plumes de l'été autour du mot "racines" initiées par Asphodèle. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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20/06/2013

La source des soucis

La source des soucis de son génie de fils se logeait très certainement dans la solitude. C'est la réflexion que se fit Maria Loseiner alors qu'elle astiquait une petite tablette en bois de châtaignier. Elle faisait la poussière de son appartement le mercredi matin. Pas une miette, pas un grain de café n'était oublié.

Ses armoires embaumaient la lavande. Les petites fleurs mauves étaient rassemblées dans des sachets de tissus qu'elle avait confectionnés de ses propres mains. Tout le linge était ainsi parfumé. Dans la cuisine, la cafetière laissait échapper toute la journée des senteurs de robusta. Il y avait toujours du café frais chez Maria. Des arômes de vanille et de cannelle filtraient par ailleurs du placard situé au-dessus de l'évier. Pour ses invités, reçus le plus souvent dans cette pièce, c'était une vraie farandole de parfums.

Lorsqu'elle avait su que les médecins avaient réussi à sauver son fils, elle avait poussé un ouf de soulagement. Tobias était son seul enfant. Mais elle n'avait pas pu le voir dès son arrivée aux urgences. Une infirmière lui avait interdit l'accès du box où il était soigné. Elle avait soupiré pendant deux bonnes heures, enfoncée dans un fauteuil inconfortable d'où elle avait vu passer plusieurs brancards sur lesquels étaient couchées des momies. Puis, l'infirmière était venue la chercher.

Ce texte a été rédigé pour l'édition 106 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits. La photo non plus.

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30/05/2013

Ses lèvres étaient sucrées

Le Cuauhtemoc ressemblait plus à un bateau de pirates qu'à un navire école. C'est du moins l'impression que Tiberio et Marcella en eurent en cette fin de soirée dans le port de Fiumicino. Le crépuscule donnait un air mystérieux au voilier.

Le déclin du jour était leur moment préféré. La Méditerranée prenait des couleurs jaune orangé et brillait comme si des milliers de perles de cristal avaient été jetées à la surface de l'eau. Tout le paysage était modifié à travers ce prisme composé de mille facettes éblouissantes.

Les vigiles du port, dans leur tour en forme de polygone, ne chômaient pas. Outre les vieux gréements amarrés le long des quais, ils devaient surveiller les petites embarcations qui essayaient de trouver la meilleure place sur le Tibre afin de ne pas manquer une miette du feu d'artifice.

Marcella vérifia si son chignon, ressemblant fort à ceux des Bigoudènes, n'était pas défait. Tiberio, la voyant vérifier ses cheveux, l'attira près de lui et l'embrassa. Ses lèvres étaient encore sucrées de la crêpe qu'elle avait mangée quelques minutes plus tôt. Tiberio aurait aimé goûter sa bouche plus longtemps mais elle se dégagea de son étreinte pour l'entraîner lui et Flavio vers un autre bateau.

Ce texte a été rédigé pour l'édition 103 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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18/05/2013

Un homme sans relief

-"Mesdames, messieurs, je vous ai convoqués ce matin pour vous faire part d'une modification de vos emplois du temps pour les deux semaines à venir. Suite à l'arrêt maladie de Tobias Loseiner, professeur de physique et de chimie, je suis contrainte de redistribuer ses cours et notamment de répartir les classes auxquelles il enseignait ces matières."

La principale du collège connaissait tous les dangers d'une telle annonce: les visages des professeurs qui se crispent en constatant qu'ils devront faire plus d'heures que celles initialement prévues, et une certaine tension dans leur regard. Emelinda Wollenfeld savait par ailleurs qu'elle ne devait faire preuve d'aucune faiblesse, qu'aucun doute ne devait s'installer dans son âme sur le bien fondé de cette décision. Mais les regards des professeurs n'étaient pas faciles à soutenir. Emlinda Wollenfeld sentait sa veste rouge coquelicot peser de plus en plus lourd sur ses épaules. Elle craignait que quelques uns protestent ou posent des questions sur la maladie de Tobias Loseiner. Elle ne se voyait pas leur dire qu'il avait tenté de mettre fin à ses jours en avalant tout ce que son armoire à pharmacie comptait de cachets et de pilules. Les secours avaient été prévenus par une voisine qui était venue lui demander un peu de sucre. Elle avait trouvé étrange qu'il ne réponde pas malgré le rai de lumière qui filtrait sous la porte.

C'était toujours sous la forme d'une image grise, sans ombre qu'apparaissait Tobias Loseiner à Emelinda Wollenfeld. Sa mémoire n'avait jamais réussi à capturer une image de lui en couleur. Un homme gris, sans relief, avec lequel cependant elle s'entendait bien. Même si, à dire vrai, ils ne se parlaient pas souvent. Tobias Loseiner ne posait pas de problème et accomplissait son travail avec une grande rigueur. Il ne discutait que très rarement les décisions prises par la direction. Elle aurait aimé que tous les professeurs soient aussi peu vindicatifs. Par ailleurs, Tobias Loseiner les dépassait tous d'une tête intellectuellement. Il était professeur de physique et de chimie, mais il avait aussi étudié la métaphysique et la philosophie analytique à l'Université de Genève. Puis, il avait choisi de persévérer dans les sciences avec pour objectif d'entrer au CERN. Un objectif qu'il avait finalement abandonné pour une vie plus simple dans l'enseignement. Trop simple peut-être...

Alors qu'Emelinda Wollenfeld concluait son discours, le son de l'alarme se fit entendre. Elle allait pouvoir quitter la salle des professeurs sans se justifier pour aller voir ce qui se passait dans l'établissement. Une fuite qu'elle ressentait comme une évasion plus que comme une échappatoire mais qui fut pour elle une vraie délivrance.

Ce texte a été rédigé pour l'édition 101 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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