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30/03/2012

En route vers Aberdeen

"All the colours of the rainbow hidden' neath my skin..." Victoria écoutait en boucle Kaleidoscope Heart, le dernier album de Sara Bareilles. Elle avait emporté le CD pour pouvoir le mettre dans la voiture louée à l'aéroport d'Edimbourg pour se rendre à Aberdeen. Un incident s'était produit sur une plateforme du groupe Total à quelques miles seulement des côtes et ça menaçait d'exploser. Les Ecossais redoutaient le pire, surtout qu'il y avait déjà eu un précédent qui avait fait plus d'une centaine de morts.

Victoria jura comme un charetier! Sa canette de Sprite venait de se renverser sur ses genoux. Une myriade de bulles avaient bondi de la boîte en ferraille pour s'étaler sur son jean qui lui collait maintenant à la peau. Surprise par la fraîcheur de la boisson elle avait failli aller dans le décor. Les pneus de la voiture avaient mordu le trottoir. Victoria avait fermé les paupières un instant en pensant très fort à Saint Christophe et - par on ne sait quel miracle - la voiture était revenue sur la chaussée.

Sa soif n'était pas étanchée et elle n'avait pas le temps de s'arrêter pour sortir un pantalon propre de la valise. Elle allait devoir faire toute la route avec son jean poisseux. La canette, vide, gisait à ses pieds. Depuis le début de la semaine Victoria avait joué de malchance. Le lundi elle avait manqué la conférence de presse sur le vol d'icônes à St Margaret's Church. Par étourderie elle avait noté la conférence au lundi suivant. Et le mercredi, le médecin avec lequel elle avait rendez-vous s'était fait porter pâle pour cause de fièvre.

Puis, elle n'avait pas beaucoup vu Peter. Il restait cloîtré chez lui, compulsant toutes sortes de livres à la recherche de la moindre info sur les grenouilles "silencieuses" et les astuces des animaux pour se fondre dans la nature. Il s'intéressait aussi au savoir-vivre des grands de ce monde. Aucun rapport entre les deux mais Peter avait coutume de commencer plusieurs histoires en même temps et quand il n'avançait plus dans l'un de ses écrits, il en reprenait un autre.

Victoria filait maintenant à travers la campagne. De mornes plaines s'étendaient à perte de vue de part et d'autre de la route. Il lui restait une centaine de kilomètres à parcourir pour rejoindre Aberdeen.

Ce texte a été rédigé pour l'édition 51 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.  

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23/03/2012

Sourds ses mots d'amour et les miens...

L'heure du retour avait sonné. Victoria rentrait à Londres. Son train partait à 12h04 de la gare du Nord. Tout en marchant dans les dédales du métro elle fredonnait du bout des lèvres une vieille chanson de Nilda Fernandez : Ou que l'on aille / Nos fiançailles / Lourds sont nos promesses et nos liens / Courts sont les kilomètres en train / Sourds ses mots d'amour et les miens... 

Pour tromper son impatience, Victoria se mit en quête d'un magazine. La librairie de la gare - qui proposait tout un tas de souvenirs kitchs et de produits alimentaires - était si petite qu'elle dut jouer des coudes pour examiner les couvertures. Son choix se porta sur le Times Magazine et sur Prisme, revue de photographies artistiques. En Une du premier "Cameron au purgatoire" et "Controverse sur les services secrets français". Des articles censés la tenir en haleine quelques instants et lui faire oublier le temps.

Mais difficile de se concentrer dans la salle d'attente. Les voyageurs commençaient à s'agglutiner pour l'embarquement et des enfants avaient pris goût au tambourinage sur les vitres qui donnaient sur les voies. Victoria espérait qu'ils seraient loin d'elle dans le train. Espérance vaine. Ils étaient assis trois sièges plus loin. Leur tintamarre dura la moitié du trajet. Son voisin était outré. Il soupirait, travaillait avec peine sur son laptop jetant constamment des regards furibonds dans la direction des gamins. Malgré les incitations réitérées de leur mère à rester calme, ils continuèrent leur vacarme. Victoria se réfugia dans le compartiment bar pour échapper à l'incivilité des garnements. Elle n'en ressortit que trois quarts d'heure plus tard et poussa un ouf de soulagement lorsque le train entra en gare de Saint-Pancras.

Peter était bien passé pendant son absence. Les plantes avaient bonne mine. Mais il n'avait pas fait qu'arroser. Un superbe bouquet - composé de branches de lilas mauves et blancs - était disposé dans un vase sur l'argentier.

Dans Kensington les narcisses étaient ouverts et les arbustes, aux formes diverses, exhalaient des senteurs de vanille et de musc. Le parc offrait à pleines brassées des couleurs tendres. A peine rentrée à Bayswater, Victoria s'y était ruée, gagnée par une espèce de folie. Les papillons voletaient dans tous les sens. Les oiseaux chantaient une série de notes joyeuses. Les écureuils étaient plus vifs que jamais. Le reflet du soleil couchant sur le Serpentine donnait l'illusion de millions de photophores orangés allumés pour attendre la nuit. Victoria serait restée encore un peu si cette douleur lancinante qui lui opprimait la poitrine s'était tue. Mais le mal ne la lâchait pas. Elle avait dit à Peter qu'elle consulterait. Mais depuis, elle lui racontait mensonge sur mensonge. Elle n'avait pas pris le rendez-vous chez le spécialiste que lui avait indiqué le médecin. Elle avait peur du verdict. Elle voulait rester désirable à ses yeux. Comment réagirait-il si on devait lui couper un sein? 

Comme souvent, des larmes lui montèrent aux yeux. Une rivière de diamants coulait maintenant sur ses joues. Elle allait consulter. Il le fallait. A tout prendre valait mieux la vérité brute que l'incertitude.

Ce texte a été rédigé pour l'édition 59 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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18/03/2012

Des virgules sous les yeux

Victoria avait été réveillée vers 6h20 par les aboiements d'un chien et s'était glissée hors de sa chambre sur la pointe des pieds. Le nez collé à la porte fenêtre ouvrant sur le minuscule balcon elle avait inspecté la rue. D'un côté elle pouvait voir le Pré aux Clercs, de l'autre la rue Saint Benoît. Personne. Juste un cycliste aussi gris qu'une souris qui passa à vive allure.

Plutôt que d'aller se recoucher elle alluma la radio mais le grésillement était tel qu'elle finit par l'éteindre de peur de réveiller ses amis. Elle opta pour la télévision. Une chaîne numérique diffusait "Stupeur et tremblements". Elle s'installa devant l'écran avec une tasse de café instantané. Le breuvage était très amer. Elle n'avait pas versé assez d'eau dans le mug.

Confrontée à un milieu inhospitalier, l'héroïne devait faire face à la solitude. Cette vie au pays du soleil levant était un réel égarement, un mauvais choix de vie.

La lassitude gagna Victoria. Elle s'endormit sur le canapé et rêva qu'elle était au milieu de la brousse poursuivie par des cochons sauvages. Epuisée, elle trouva refuge dans une hutte mais, malheureusement pour elle, c'était celle d'un horrible sorcier qui lui fit une "jettatura". A la fin du rêve elle se vit transformée en éléphant...

Elle se réveilla vers 8h avec des virgules sous les yeux, les traits tirés. Ses amis l'avaient laissée dormir. Sur un post-it déposé sur le plateau du petit déjeuner Patrice lui donnait rendez-vous à 12h au Bonaparte.

Les prémices du printemps rendaient les gens un peu fous. Une vraie cacophonie régnait dans la rue. Ce barouf était une vraie blessure pour ses tympans. Le bruit lui semblait moins oppressant à Londres.

Avant de retrouver Patrice elle entra dans Saint-Germain des Prés, lieu de dévotion et d'extravagance. Plusieurs groupes de touristes faisaient une rapide visite avant de courir vers un autre monument. Victoria se rapprocha d'un guide anglais qui racontait quelques anecdotes sur l'édifice. Des textes issus de la tradition orale rapportaient que la chapelle Saint-Symphorien avait été consacrée en avril 1619 par François de Sales.

L'après-midi Victoria était allée au cinéma. L'UGC Danton projetait "La Taupe", un film qu'elle n'avait pas eu le temps d'aller voir à Londres. Il s'agissait d'une sombre histoire d'espionnage.

Avant de revenir rue Jacob elle était passée à la librairie Gallimard pour une dédicace. La signature en poche, elle s'était précipitée chez Peterhof dans la rue Bonaparte. Elle voulait ramener un cadeau original à Peter. La spécialité de la boutique était les poupées russes. Il y en avait de toutes sortes, plus magnifiques les unes que les autres. Elle avait choisi un modèle représentant différents dirigeants russes. Ces Matryochka seraient du plus bel effet chez Peter qui aimait collectionner les objets originaux.

C'est le sourire aux lèvres qu'elle revint chez ses amis vers 18h. Elle ne rentrerait pas bredouille à Londres.

Ce texte a été rédigé pour l'édition 58 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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09/03/2012

Escapade à Paris

Victoria avait glissé la "Princesse de Clèves" dans son sac pour le voyage. Une feuille  d'érable, ramassée à l'automne dans Kensington Gardens, lui servait de marque-page. Elle y avait également glissé un petit traité de philosophie de Comte-Sponville et quelques crayons à papier pour remplir ses grilles de Sudoku niveau 4, sans oublier le petit harmonica hérité de son oncle et qui ne la quittait jamais. 

Elle avait fait une liste de ce qu'elle devait prendre et barrait au fur et à mesure ce qu'elle mettait dans la valise: un chemisier rose thé, une robe à l'imprimé coquelicots, un t-shirt bleu azur, un col roulé noir et deux pantalons. Puis, la trousse de toilette avec une crème au beurre de karité, un gel douche aux extraits de feuilles de bananier, du maquillage, des analgésiques - ceux-ci aussi puissants que de la morphine - un antiseptique... Victoria ne partait que pour quelques jours mais elle avait préparé un ou deux vêtements de plus pour parer au moindre imprévu et puis aussi pour les différentes sorties programmées. Elle devait aller voir "Le Malade Imaginaire" à la Comédie Française et "Oncle Vania" au Théâtre des Amandiers à Nanterre. Un beau programme en perspective. Victoria était ravie!

Ses amis habitaient rue Jacob, tout près de la rue Bonaparte. Elle aimait beaucoup ce quartier qu'elle avait fréquenté lorsqu'elle était étudiante. Au départ ils lui avaient proposé d'aller quelques jours dans leur maison à Noirmoutier mais elle était en travaux, un horrible chantier dont ils espéraient voir le bout un jour mais qui pourrait bien les ruiner. 

Victoria contrôla sa valise avant de la boucler puis jeta un dernier coup d'oeil à son nid avant de fermer la porte. Il était convenu que Peter passerait arroser les plantes une fois pendant son absence. Elle avait commandé un taxi. Le chauffeur, un homme ventripotent au visage rubicond et au regard magnétique, la salua à peine lorsqu'elle prit place dans le véhicule. Peter lui avait fait l'apologie des Black cabs mais elle n'était pas convaincue de l'amabilité des conducteurs ni du service rendu. Toutefois, il avait réussi à rejoindre Saint-Pancras sans trop de difficultés et assez vite. Elle avait une demi-heure d'avance. Elle déverrouilla le clavier de son téléphone portable et envoya un SMS à Peter pour lui indiquer qu'elle l'appellerait une fois arrivée à la gare du Nord.

Ce texte a été rédigé pour l'édition 57 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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28/02/2012

Complètement abasourdie

jeu-7[1].jpegPhilip Peterson avait donné rendez-vous à Victoria dans un bar de Soho. Un endroit assez éloigné de son bureau pour être sûr de ne pas rencontrer une connaissance. Un endroit également éloigné du bureau de Victoria. Elle non plus ne souhaitait pas être vue en compagnie de l'inspecteur.

C'était la première fois qu'elle mettait les pieds au Flat White. Le lieu faisait également office de galerie d'art. Des photographies très stylisées recouvraient les murs.

Elle trouva Peterson attablé devant un verre de blanc sec malgré l'heure matinale. Un signe qui lui laissa penser que ce qu'il avait à lui dire était important parce qu'habituellement il était plutôt du genre à prendre un café crème. Après lui avoir donné une cordiale et franche poignée de main elle s'installa sur la banquette à côté de lui. 

Ne sachant comment lui dévoiler le résultat de ses recherches il parla du temps, des températures plus clémentes, de l'arrivée du printemps puis, il lui demanda ce qu'elle souhaitait commander. Victoria choisit un café latte et des oeufs sur le plat avec du bacon. Son estomac était au niveau de ses talons. Elle avait juste avalé un thé sucré au miel avant de partir. L'inspecteur commanda la même chose mais préféra accommoder ses oeufs avec du saumon fumé.

Quand les assiettes furent posées sur la table Victoria - qui n'en pouvait plus d'attendre - lui demanda de but en blanc:

- "Alors inspecteur, des infos qui peuvent faire couler de l'encre?"

- "Euh... oui... enfin non... Disons, que c'est à propos de ce que vous m'avez demandé il y a six mois..."

- "Et? Vos recherches ont abouti?", articula-t-elle en avalant un morceau de bacon.

- "Bah... disons que oui... mais je sais pas si ça va vous plaire..."

- "Et bien, dites toujours. Je verrai si ça me plaît ou pas."

Quand Peterson eut fini de parler Victoria fut incapable de prononcer le moindre son. Elle ne voulait pas croire au récit qu'elle venait d'entendre et se demanda si l'inspecteur - secrètement amoureux d'elle - n'en avait pas rajouté. Il venait de lui révéler d'où provenaient les appels anonymes et elle était complètement abasourdie.

Ce texe a été rédigé pour le jeu n°7 du Blog à mille mains et la photo appartient à Gabrielle. Il n'est pas libre de droits.

24/02/2012

De visu

Peter n'avait pas voulu monter dans la nacelle du London eye. Ce nigaud n'avait jamais dit à Victoria qu'il avait une peur incontrôlable du vide. Elle était donc montée sans lui. Le ciel était dégagé au-dessus de la ville, d'un bleu azur, parsemé de tous petits nuages blancs. On aurait cru des morceaux de ouate flottant au-dessus des buildings.

A sa descente de la nacelle, Victoria avait invité Peter à déjeuner dans un petit restaurant chinois. Ils avaient commandé une soupe aux champignons noirs, du porc sauce aigre-douce et des nouilles sautées. En dessert ils avaient choisi un gâteau parfumé à la noix de coco et du nougat. Victoria adorait ça, notamment les petites graines de sésame qui craquaient sous les dents. L'après-midi ils étaient allés à pied à la National Gallery. En traversant le pont pour rejoindre White Hall Victoria s'était demandé quel taux de nitrates pouvait charier la Tamise.

Au musée ils avaient pris leur temps pour admirer les oeuvres de Claude Monet et tout particulièrement les Nymphéas. Ils avaient également passé beaucoup de temps devant les oeuvres tourmentées de Turner. Pas de couleurs neutres dans ses toiles mais des nuances franches et nobles. Ils en avaient profité pour visiter la nouvelle galerie dédiée à la peinture française du 17ème siècle. 

En ressortant de là, Peter était tombé nez-à-nez avec Angus, un de ses camarades de l'Université d'Edimbourg. Il ne l'avait pas revu depuis 25 ans. Le type était devenu un naufragé de la vie. Après des études brillantes en histoire de l'art et en littérature il avait mené une vie de noctambule, changeant de nana comme de chemise et cherchant des noises à tout le monde. Bien que le voyant de visu Peter eut du mal à admettre que l'un des garçons les plus doués de sa promo soit devenu ce déchet. Angus s'était mis à la boisson. Un poivrot notoire. Installé dès neuf heures du matin au comptoir il buvait pour oublier ses soucis, sa descente aux enfers. Mais dans la cuite, point de nirvana. Juste une cirrhose qui commençait à s'attaquer sérieusement à son foie.

Victoria avait demandé à Peter s'il s'agissait du galleriste dont il lui avait parlé plusieurs fois. "Que nenni, ma cherie!" lui avait-il répondu. Mais cette rencontre avec Angus resterait à jamais gravée dans sa mémoire. Cet instantané, cet instant T reviendrait le hanter régulièrement. Il pensait au fond de lui qu'il aurait pu ressembler à Angus s'il ne s'était pas accroché à l'écriture et s'il n'avait pas réussi à se faire un nom.

Ce texte a été rédigé pour l'édition 14 du jeu Les Plumes de l'année initié par Asphodèle. Il y avait 21 mots commençant par la lettre "N" à placer. Ce texte n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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17/02/2012

Une plume en apesanteur

Cette chute avait poussé Victoria à retarder son voyage à Paris. Après plusieurs coups de fil elle avait réussi à changer la date. Elle partirait donc le 15 mars. Elle espérait par ailleurs que les conditions climatiques seraient meilleures. La neige était à nouveau tombée en abandonce et le Serpentine était pris par la glace.

C'est à l'angle de Sloane Street et de Knightsbridge que Victoria avait été prise d'un vertige. Pendant quelques secondes son corps avait semblé une plume en apesanteur puis, elle était tombée violemment sur le sol. Peter n'avait pas eu le temps de l'attraper pour lui éviter le choc. Par chance elle était bien couverte ce soir-là et les vêtements avaient amorti la chute. Mais elle avait eu une sacrée peur et s'était mise à sangloter en cherchant désespérément un paquet de mouchoirs au fond de ses poches.

Ils revenaient du Royal Court Theatre où ils avaient vu une représentation du "Chant du cygne" d'Anton Tchekov. Le spectacle avait été à la hauteur de leurs attentes. C'était le jeudi suivant le concert du choeur de Brompton Oratory. Les chants, accompagnés de mélodies "andante", avaient conquis l'assistance. L'architecture de l'église se prêtait parfaitement au chant choral. Il y avait une bonne réverbération des sons.

Victoria était postée derrière la fenêtre. Elle contemplait le manteau blanc qui recouvrait Kensington Gardens. Un corbillard passa à vive allure devant l'immeuble. Un cercueil - "couffin pour les vieux" selon les enfants d'une école de Dewsbury - était placé à l'arrière. Victoria se demanda si quelqu'un reposait à l'intérieur. Quelques instants plus tard elle vit passer un punk à la caroncule rouge promenant un chat en laisse. Incongru dans le contexte. Eberluée, elle s'approcha de la vitre pour mieux voir, si bien qu'elle se cogna le front.

Elle quitta son poste d'observation au bout d'une demi-heure et s'installa sur le canapé pour feuilleter des catalogues de croquis et de barbouillages de pseudo peintres contemporains cherchant la reconnaissance. Ne trouvant aucune esthétique aux oeuvres, elle lacha les catalogues et empoigna un livre de cuisine proposant uniquement des recettes de volailles. La plupart des mets semblaient roboratifs. Chapon de Bresse aux petits oignons, préparations de farces, salade aux allumettes de pintade... Tout paraissait délicieux mais elle avait pris soin de sauter les premières pages du bouquin qui expliquaient comment saigner un poulet avec la lame d'un couteau. Hors de question qu'elle mette fin elle-même à l'existence d'un volatile!

La nuit était tombée. Les haut-parleurs de la chaîne-hifi diffusaient les accords jazzy et cosy du dernier album de Paul McCartney Kisses on the bottom. Victoria se rendit à la cuisine pour préparer quelque chose à grignoter quand tout à coup l'appartement fut plongé dans le noir. Il n'y avait plus de courant. La lumière de la rue avait elle aussi disparue. Il lui fallait trouver des allumettes et des bougies rangées pour les unes dans le confiturier et pour les autres dans le bahut. Rien que l'idée de devoir se déplacer à tâtons dans le noir l'énerva. Elle repensa à une scène de film où Sherlock Holmes demande une allumette à son fidèle complice après avoir échappé à plusieurs attaques des sbires de Moriarty: "Might I have a match, Watson?" Mais là, il n'y avait personne pour lui venir en aide...

Ce texte a été rédigé pour l'édition 56 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il y avait 27 mots mais on pouvait en utiliser que 25. J'ai pour ma part laissé de côté "grillage" et "enfance". Ce texte n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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