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20/04/2012

Cachette pour document confidentiel

Ne voyant pas Victoria revenir des toilettes, François décida d'aller voir comment elle allait. Il avait remarqué la pâleur de son visage avant qu'elle ne quitte la table. Peut-être s'était-elle sentie mal et s'était-elle assise dans l'un des fauteuils de l'entrée. Mais Victoria n'était pas dans l'entrée. Il se dirigea alors vers les toilettes et resta interdit lorsqu'il la vit couchée sur le carrelage. Elle s'était évanouie. Complètement désorienté, il la prit par les épaules pour tenter de la relever mais son corps était comme désarticulé. Il tâta son pouls. Les battements étaient faibles mais Victoria était en vie. Sans réfléchir il se rua dans la salle de restaurant pour demander aux serveurs d'appeler les urgences.

Les secouristes furent sur place très rapidement. L'état de Victoria, qui avait repris ses esprits dans l'entrefaite, ne nécessitait pas de soins particuliers mais ils l'emmenèrent au South Brompton Hospital pour lui faire passer quelques examens. François devait repartir le soir même en France cependant l'incident l'incita à prolonger son voyage. Sa rencontre avec Victoria ne lui semblait pas anodine. Il ne prendrait pas son train pour Paris. Tout en cherchant dans sa poche la boîte de bonbons spinaliens au miel de sapin il appela son responsable pour lui indiquer qu'il resterait deux jours de plus à Londres.

Pendant ce temps-là Peter, qui ne savait rien du malaise de Victoria, cherchait une cachette pour un papier confidentiel que lui avait remis Jamie, le vagabond de Kensington Gardens. Il était indécis. Parcourant des yeux les étagères de la bibliothèque il ne parvenait pas à trouver l'endroit adéquat. Ce document ne devait pas tomber entre les mains de n'importe qui. Il finit par le glisser dans un livre à la couverture bleue dont le titre était rédigé en gros caractères gothiques. Personne ne s'intéresserait à cet ouvrage sur les détails de la tapisserie de Bayeux. Pas même Victoria, il en était certain.

Ce papier, vestige d'un passé lointain, répertoriait tous les grands violonistes gauchers du 19ème siècle. Comment Jamie se l'était-il procuré? Peter ne savait pas par où commencer à enquêter. Quelques virées nocturnes et des questions pertinentes aux employés du Musée de la musique pourraient peut-être l'orienter sur une piste. Un savant dosage qu'il se devait de mettre au point pour ne pas mettre en péril ses chances de réussite. 

Il était en train d'échaffauder un plan d'action quand son portable se mit à vibrer. C'était Victoria qui l'appelait de l'hôpital. Le coeur béant il partit en courant, dévala les escaliers quatre à quatre pour rejoindre au plus vite la rue. Pas question de traîner, plus question d'hiberner. Il traversa Kensington au pas de course. Lorsqu'il arriva au South Brompton Hospital l'émanation de formol qui envahissait le hall lui coupa le souffle. Le manque d'aération était flagrant pourtant une dizaine de patients s'entassait dans l'entrée attendant patiemment le passage d'une caricature de médecin au discours banalisé par des années de pratique. Un discours passe-partout sans tendresse ni sentiments. Il n'était pas là pour s'apitoyer.  

Ce texte a été rédigé pour l'édition 61 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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13/04/2012

Malaise

 - Pardon madame, pourriez-vous m'indiquer la route pour le "Pré aux Pivoines"?

Victoria releva son parapluie pour mieux voir l'homme qui venait de l'arrêter pour demander son chemin. Il était complètement trempé et semblait perdu. Visiblement cela faisait un certain temps qu'il marchait sous la pluie sans parvenir à dénicher le petit restaurant à l'enseigne française. Victoria lui proposa de l'y conduire et lui offrit un coin de parapluie. Ils traversèrent Hyde Park pour rejoindre Kensington Road. Les pédalos du Serpentine étaient rangés. Le mauvais temps allait durer. L'air, chargé de pollen, se rafraîchissait de plus en plus. Des nuages sombres s'accumulaient dans le ciel, au loin le tonnerre grondait. Victoria et son inconnu eurent juste le temps d'atteindre le restaurant avant que l'orage n'éclate.

L'endroit était charmant: sièges en cuir marron fauve, tables en teck, vaisselle design. Un lieu accueillant auquel Victoria avait envie de mettre un 10/10 pour la déco jusqu'à ce qu'elle aperçoive une étagère poussiéreuse juste derrière le bar. Elle se dit que finalement ça ne valait pas un 10. Pour la remercier l'inconnu, prénommé François, commanda une bouteille de vin pétillant. Il était "testeur" pour le Petit Malin et était chargé de répertorier quelques bonnes tables dans la capitale londonienne pour le futur guide sur l'Angleterre. Victoria lui parla de quelques restaurants qu'elle avait elle-même testé depuis son installation. Mais ce jour-là elle n'avait pas très faim. Elle ne fit que picorer dans son assiette bien que le plat fut succulent. Elle avait un noeud dans l'estomac. Le spécialiste lui avait dit que les résultats de ses examens seraient disponibles rapidement mais il ne lui avait pas dit quand exactement. Elle se faisait du mauvais sang. Elle n'avait pas beaucoup d'appétit et la moindre odeur lui portait au coeur. 

La veille elle avait failli vomir dans le quartier de Chiswick où les éboueurs étaient en grève. Les poubelles s'entassaient dans les rues depuis plusieurs semaines. Il y régnait une odeur de putréfaction insoutenable et la persévérance du mouvement ne débouchait sur rien. Les éboueurs voulaient un partage équitable des bénéfices. A leurs yeux les patrons se goinfraient. Ils distribuaient - pour se donner bonne conscience - des primes avec parcimonie. Le conflit perdurait et la situation sanitaire du quartier se dégradait à grande vitesse. Régulièrement des habitants mettaient le feu aux amas de détritus pour éloigner la vermine et les rats.

Plus le temps passait et plus le coeur de Victoria se soulevait. Elle s'éclipsa aux toilettes, blême, des gouttes de sueur sur le front. De peur de tomber elle s'assit parterre, se cala contre un mur. Sa tête était lourde, sa vue se brouillait. Elle tenta en vain de mettre la main sur la petite fiole d'alcool de menthe qu'elle traînait toujours dans son sac. Ses doigts ne rencontrèrent que son poudrier et une page arrachée dans un magazine. Elle n'avait plus la force de chercher, pas plus que de se poudrer. Sa dernière vision avant de perdre connaissance fut la photo des chats persans accrochée au mur.  

Ce texte a été rédigé pour l'édition 16 du jeu Les Plumes de l'année initié par Asphodèle. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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06/04/2012

Pas un cadeau ordinaire

Peter regardait sans se lasser l'opale de couleur orange reçue de sa grand-mère, laquelle avait rapporté la pierre d'un voyage au Mexique. Il se disait qu'elle serait ravissante montée sur un anneau en or blanc. Il ne voulait pas d'un cadeau ordinaire pour Victoria.

Dehors le ciel était en furie. Un orage s'abattait sur Londres, fouettant les vitres de l'appartement en cadence avec les accords de la Toccata en ré mineur BWV 565 de Bach. L'orgue gravissait à toute allure les octaves en osmose avec la pluie. Peter observait maintenant le déchaînement de la nature et écoutait l'imagination folle du musicien. Pendant un instant il se crut dans une autre dimension, un monde onirique dans lequel il n'y avait plus de passé, de présent ni de futur. Il s'attendait à voir l'océan se déverser dans son salon, emportant tout sur son passage.

Puis la musique se tut. L'orage s'éloignait. Peter se rappela qu'il avait, le matin, déposé son orchidée sur le bord de la fenêtre. Il la retrouva complètement déchiquetée. Il apprit plus tard que la foudre n'était pas tombée très loin. Un orme de Kensington avait été touché. Victoria lui avait pourtant dit qu'ils annonçaient du mauvais temps. Il aurait dû se méfier. Un oubli qui allait lui valoir quelques railleries.

"Les chevaliers avaient juré obéissance à leur souverain et si offense lui était faite, ils répondraient par les armes..." Peter était en train de lire une ode du 15e siècle pour aider Edith dans ses révisions de littérature ancienne. C'était l'occasion pour lui de revenir à ses premières amours. Une sacrée opportunité! Ca lui rappelait ses années à l'université d'Edimbourg, ses escapades dans la lande écossaise. Edith lui avait dit que ce n'était pas une obligation et que s'il n'avait pas le temps, elle trouverait un autre moyen. Oh! mais il ne s'était pas fait prier! Et depuis, la littérature moyenâgeuse était redevenue son obsession. Il n'avait même pas remarqué que les ombrelles avaient remplacé les parapluies dans la rue.

Ce texte a été rédigé pour la 15ème édition des Plumes de l'année initiées par Asphodèle. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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30/03/2012

En route vers Aberdeen

"All the colours of the rainbow hidden' neath my skin..." Victoria écoutait en boucle Kaleidoscope Heart, le dernier album de Sara Bareilles. Elle avait emporté le CD pour pouvoir le mettre dans la voiture louée à l'aéroport d'Edimbourg pour se rendre à Aberdeen. Un incident s'était produit sur une plateforme du groupe Total à quelques miles seulement des côtes et ça menaçait d'exploser. Les Ecossais redoutaient le pire, surtout qu'il y avait déjà eu un précédent qui avait fait plus d'une centaine de morts.

Victoria jura comme un charetier! Sa canette de Sprite venait de se renverser sur ses genoux. Une myriade de bulles avaient bondi de la boîte en ferraille pour s'étaler sur son jean qui lui collait maintenant à la peau. Surprise par la fraîcheur de la boisson elle avait failli aller dans le décor. Les pneus de la voiture avaient mordu le trottoir. Victoria avait fermé les paupières un instant en pensant très fort à Saint Christophe et - par on ne sait quel miracle - la voiture était revenue sur la chaussée.

Sa soif n'était pas étanchée et elle n'avait pas le temps de s'arrêter pour sortir un pantalon propre de la valise. Elle allait devoir faire toute la route avec son jean poisseux. La canette, vide, gisait à ses pieds. Depuis le début de la semaine Victoria avait joué de malchance. Le lundi elle avait manqué la conférence de presse sur le vol d'icônes à St Margaret's Church. Par étourderie elle avait noté la conférence au lundi suivant. Et le mercredi, le médecin avec lequel elle avait rendez-vous s'était fait porter pâle pour cause de fièvre.

Puis, elle n'avait pas beaucoup vu Peter. Il restait cloîtré chez lui, compulsant toutes sortes de livres à la recherche de la moindre info sur les grenouilles "silencieuses" et les astuces des animaux pour se fondre dans la nature. Il s'intéressait aussi au savoir-vivre des grands de ce monde. Aucun rapport entre les deux mais Peter avait coutume de commencer plusieurs histoires en même temps et quand il n'avançait plus dans l'un de ses écrits, il en reprenait un autre.

Victoria filait maintenant à travers la campagne. De mornes plaines s'étendaient à perte de vue de part et d'autre de la route. Il lui restait une centaine de kilomètres à parcourir pour rejoindre Aberdeen.

Ce texte a été rédigé pour l'édition 51 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.  

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23/03/2012

Sourds ses mots d'amour et les miens...

L'heure du retour avait sonné. Victoria rentrait à Londres. Son train partait à 12h04 de la gare du Nord. Tout en marchant dans les dédales du métro elle fredonnait du bout des lèvres une vieille chanson de Nilda Fernandez : Ou que l'on aille / Nos fiançailles / Lourds sont nos promesses et nos liens / Courts sont les kilomètres en train / Sourds ses mots d'amour et les miens... 

Pour tromper son impatience, Victoria se mit en quête d'un magazine. La librairie de la gare - qui proposait tout un tas de souvenirs kitchs et de produits alimentaires - était si petite qu'elle dut jouer des coudes pour examiner les couvertures. Son choix se porta sur le Times Magazine et sur Prisme, revue de photographies artistiques. En Une du premier "Cameron au purgatoire" et "Controverse sur les services secrets français". Des articles censés la tenir en haleine quelques instants et lui faire oublier le temps.

Mais difficile de se concentrer dans la salle d'attente. Les voyageurs commençaient à s'agglutiner pour l'embarquement et des enfants avaient pris goût au tambourinage sur les vitres qui donnaient sur les voies. Victoria espérait qu'ils seraient loin d'elle dans le train. Espérance vaine. Ils étaient assis trois sièges plus loin. Leur tintamarre dura la moitié du trajet. Son voisin était outré. Il soupirait, travaillait avec peine sur son laptop jetant constamment des regards furibonds dans la direction des gamins. Malgré les incitations réitérées de leur mère à rester calme, ils continuèrent leur vacarme. Victoria se réfugia dans le compartiment bar pour échapper à l'incivilité des garnements. Elle n'en ressortit que trois quarts d'heure plus tard et poussa un ouf de soulagement lorsque le train entra en gare de Saint-Pancras.

Peter était bien passé pendant son absence. Les plantes avaient bonne mine. Mais il n'avait pas fait qu'arroser. Un superbe bouquet - composé de branches de lilas mauves et blancs - était disposé dans un vase sur l'argentier.

Dans Kensington les narcisses étaient ouverts et les arbustes, aux formes diverses, exhalaient des senteurs de vanille et de musc. Le parc offrait à pleines brassées des couleurs tendres. A peine rentrée à Bayswater, Victoria s'y était ruée, gagnée par une espèce de folie. Les papillons voletaient dans tous les sens. Les oiseaux chantaient une série de notes joyeuses. Les écureuils étaient plus vifs que jamais. Le reflet du soleil couchant sur le Serpentine donnait l'illusion de millions de photophores orangés allumés pour attendre la nuit. Victoria serait restée encore un peu si cette douleur lancinante qui lui opprimait la poitrine s'était tue. Mais le mal ne la lâchait pas. Elle avait dit à Peter qu'elle consulterait. Mais depuis, elle lui racontait mensonge sur mensonge. Elle n'avait pas pris le rendez-vous chez le spécialiste que lui avait indiqué le médecin. Elle avait peur du verdict. Elle voulait rester désirable à ses yeux. Comment réagirait-il si on devait lui couper un sein? 

Comme souvent, des larmes lui montèrent aux yeux. Une rivière de diamants coulait maintenant sur ses joues. Elle allait consulter. Il le fallait. A tout prendre valait mieux la vérité brute que l'incertitude.

Ce texte a été rédigé pour l'édition 59 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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18/03/2012

Des virgules sous les yeux

Victoria avait été réveillée vers 6h20 par les aboiements d'un chien et s'était glissée hors de sa chambre sur la pointe des pieds. Le nez collé à la porte fenêtre ouvrant sur le minuscule balcon elle avait inspecté la rue. D'un côté elle pouvait voir le Pré aux Clercs, de l'autre la rue Saint Benoît. Personne. Juste un cycliste aussi gris qu'une souris qui passa à vive allure.

Plutôt que d'aller se recoucher elle alluma la radio mais le grésillement était tel qu'elle finit par l'éteindre de peur de réveiller ses amis. Elle opta pour la télévision. Une chaîne numérique diffusait "Stupeur et tremblements". Elle s'installa devant l'écran avec une tasse de café instantané. Le breuvage était très amer. Elle n'avait pas versé assez d'eau dans le mug.

Confrontée à un milieu inhospitalier, l'héroïne devait faire face à la solitude. Cette vie au pays du soleil levant était un réel égarement, un mauvais choix de vie.

La lassitude gagna Victoria. Elle s'endormit sur le canapé et rêva qu'elle était au milieu de la brousse poursuivie par des cochons sauvages. Epuisée, elle trouva refuge dans une hutte mais, malheureusement pour elle, c'était celle d'un horrible sorcier qui lui fit une "jettatura". A la fin du rêve elle se vit transformée en éléphant...

Elle se réveilla vers 8h avec des virgules sous les yeux, les traits tirés. Ses amis l'avaient laissée dormir. Sur un post-it déposé sur le plateau du petit déjeuner Patrice lui donnait rendez-vous à 12h au Bonaparte.

Les prémices du printemps rendaient les gens un peu fous. Une vraie cacophonie régnait dans la rue. Ce barouf était une vraie blessure pour ses tympans. Le bruit lui semblait moins oppressant à Londres.

Avant de retrouver Patrice elle entra dans Saint-Germain des Prés, lieu de dévotion et d'extravagance. Plusieurs groupes de touristes faisaient une rapide visite avant de courir vers un autre monument. Victoria se rapprocha d'un guide anglais qui racontait quelques anecdotes sur l'édifice. Des textes issus de la tradition orale rapportaient que la chapelle Saint-Symphorien avait été consacrée en avril 1619 par François de Sales.

L'après-midi Victoria était allée au cinéma. L'UGC Danton projetait "La Taupe", un film qu'elle n'avait pas eu le temps d'aller voir à Londres. Il s'agissait d'une sombre histoire d'espionnage.

Avant de revenir rue Jacob elle était passée à la librairie Gallimard pour une dédicace. La signature en poche, elle s'était précipitée chez Peterhof dans la rue Bonaparte. Elle voulait ramener un cadeau original à Peter. La spécialité de la boutique était les poupées russes. Il y en avait de toutes sortes, plus magnifiques les unes que les autres. Elle avait choisi un modèle représentant différents dirigeants russes. Ces Matryochka seraient du plus bel effet chez Peter qui aimait collectionner les objets originaux.

C'est le sourire aux lèvres qu'elle revint chez ses amis vers 18h. Elle ne rentrerait pas bredouille à Londres.

Ce texte a été rédigé pour l'édition 58 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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09/03/2012

Escapade à Paris

Victoria avait glissé la "Princesse de Clèves" dans son sac pour le voyage. Une feuille  d'érable, ramassée à l'automne dans Kensington Gardens, lui servait de marque-page. Elle y avait également glissé un petit traité de philosophie de Comte-Sponville et quelques crayons à papier pour remplir ses grilles de Sudoku niveau 4, sans oublier le petit harmonica hérité de son oncle et qui ne la quittait jamais. 

Elle avait fait une liste de ce qu'elle devait prendre et barrait au fur et à mesure ce qu'elle mettait dans la valise: un chemisier rose thé, une robe à l'imprimé coquelicots, un t-shirt bleu azur, un col roulé noir et deux pantalons. Puis, la trousse de toilette avec une crème au beurre de karité, un gel douche aux extraits de feuilles de bananier, du maquillage, des analgésiques - ceux-ci aussi puissants que de la morphine - un antiseptique... Victoria ne partait que pour quelques jours mais elle avait préparé un ou deux vêtements de plus pour parer au moindre imprévu et puis aussi pour les différentes sorties programmées. Elle devait aller voir "Le Malade Imaginaire" à la Comédie Française et "Oncle Vania" au Théâtre des Amandiers à Nanterre. Un beau programme en perspective. Victoria était ravie!

Ses amis habitaient rue Jacob, tout près de la rue Bonaparte. Elle aimait beaucoup ce quartier qu'elle avait fréquenté lorsqu'elle était étudiante. Au départ ils lui avaient proposé d'aller quelques jours dans leur maison à Noirmoutier mais elle était en travaux, un horrible chantier dont ils espéraient voir le bout un jour mais qui pourrait bien les ruiner. 

Victoria contrôla sa valise avant de la boucler puis jeta un dernier coup d'oeil à son nid avant de fermer la porte. Il était convenu que Peter passerait arroser les plantes une fois pendant son absence. Elle avait commandé un taxi. Le chauffeur, un homme ventripotent au visage rubicond et au regard magnétique, la salua à peine lorsqu'elle prit place dans le véhicule. Peter lui avait fait l'apologie des Black cabs mais elle n'était pas convaincue de l'amabilité des conducteurs ni du service rendu. Toutefois, il avait réussi à rejoindre Saint-Pancras sans trop de difficultés et assez vite. Elle avait une demi-heure d'avance. Elle déverrouilla le clavier de son téléphone portable et envoya un SMS à Peter pour lui indiquer qu'elle l'appellerait une fois arrivée à la gare du Nord.

Ce texte a été rédigé pour l'édition 57 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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