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04/05/2012

Provoc et duel avec toi...

"Quand j'entends ce prélude de Bach, par Glen Gould ma raison s'envole, vers le port du Havre et les baraques..." Victoria n'avait pas eu beaucoup le temps d'écouter ses vieux CD depuis qu'elle était à Londres. Cette coupure forcée était donc l'occasion pour elle de ressortir ses disques. Deux piles s'entassaient négligemment à côté de la chaîne Hi-Fi. Elle devait à chaque fois tout compulser pour retrouver le CD qu'elle voulait écouter, se trouvant le plus souvent sur le dessous de la pile.

Elle était toujours en train de fredonner une mélodie, moins joliment que les oiseaux qui se posaient dans les arbres plantés devant l'immeuble certes, mais elle avait toujours un refrain en tête. Quelques merveilleuses paroles qu'elle répétait inlassablement avant que d'autres ne viennent occuper son esprit.

Avec le printemps Kensington Gardens retrouvait un peu de gaieté. Victoria avait remarqué qu'il y poussait des pieds de muguet sauvage. Du muguet trop vite piétinné par un chien au pelage noir de la taille d'un dogue. Il vagabondait depuis quelques temps dans le quartier et n'appartenait visiblement à personne. L'abominable bête faisait par ailleurs un véritable carnage parmi les écureuils. Plusieurs avaient été retrouvés éventrés par les services de la ville. Cependant, les agents chargés de l'entretien du parc n'avaient pas réussi à capturer l'animal pour l'empêcher de nuire. Impossible de mettre la main sur ce maudit clébard qui se fichait pas mal des interdits régissant le lieu.

Les belles journées du mois de mars avaient laissé la place à des jours gris. Le temps était à la pluie et des tornades étaient annoncées dans l'ouest du pays. Le smog recouvrait Londres. L'air, chargé de particules toxiques, était devenu irrespirable. Du coup Victoria sortait peu. Il lui semblait qu'elle était arrêtée depuis une éternité. Elle pensait déjà à retourner au bureau mais ç'aurait été déraisonnable. Il lui fallait faire un vrai break. D'ailleurs, Peter avait prévu de l'emmener en Hollande le week-end suivant. Elle avait très envie de découvrir Amsterdam. Cette petite escapade lui fairait à coup sûr grand bien.

Elle profita de sa convalescence pour rédiger quelques lettres en essayant de ne pas trop bégayer dans les formules de politesse. Elle ne savait jamais vraiment comment terminer ses missives afin qu'elles ne paraissent ni trop pompeuses ni trop légères. Elle écrivait toujours sur son secrétaire, les stylos et le carnet d'adresses à portée de main. Ce meuble de facture peu commune la rassurait, comme si l'âme de l'ébéniste s'était faufilée dans les tiroirs. Victoria aimait faire glisser ses doigts sur le plateau finement travaillé tout en détaillant du regard les nervures du bois. 

Tard le soir elle regardait de vieux films. Elle avait ainsi revu "Le fugitif" avec Harrisson Ford. L'acteur américain y incarnait le chirurgien David Kimble accusé du meurtre de sa femme retrouvée le crâne fracassé. Sauf que Kimble n'avait pas commis le crime et devait s'évader pour essayer de rétablir la vérité. Victoria appréciait  beaucoup le jeu d'Harrisson Ford mais également celui de Tommy Lee Jones dans le rôle du Marshal Samuel Gerard.

Ses soirées se terminaient à une heure avancée, toujours en musique. Il lui arrivait parfois de s'endormir sur le canapé et de se réveiller au beau milieu de la nuit avec les CD qui passaient en boucle: "J'fais un voeu, le feu d'un duel au soleil, je rêve d'un duel avec toi, prise au piège tu te rendras, provoc et duel avec toi..." 

Ce texte a été rédigé pour l'édition 63 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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27/04/2012

Burn out

Victoria glissa deux petits peignes dans ses cheveux après les avoir rapidement brossés. Elle n'avait pas de temps à perdre. Il fallait qu'elle jette un oeil à ses mails. Elle n'avait pas remis les pieds à la rédaction depuis  son malaise, cela faisait maintenant quatre jours. Sa connexion haut débit n'allait pas assez vite à son goût. Les pages s'affichaient trop lentement sur son note book.

Sa boîte mails était pleine à craquer de messages pour la plupart commerciaux. Après un premier tri aproximatif elle regarda ceux reçus de la rédaction. Daniel, son adjoint, lui en avait envoyé plusieurs qui avait pour objet "URGENT". Victoria les lut en premier. Ils nécessitaient une réponse dans l'immédiateté. Daniel devait s'impatienter. Il soumettait toujours les problèmes épineux à Victoria pour se couvrir mais elle savait qu'il aurait pris tout seul la bonne décision. Ils avaient les mêmes points de vues sur de nombreux sujets, même les plus sensibles. Elle lui faisait confiance. Il était capable de gérer la "boutique" pendant son absence

Peter farfouillait dans les placards pour trouver le café et le thé aromatisé à la bergamote que Victoria rangeait dans des boîtes hermétiques pour préserver leurs arômes et leurs saveurs. Hasard ou coïncidence, il remarqua que Victoria achetait exactement le même café que lui. Il en prépara un pot puis mit la bouilloire chauffer. Elle faisait un bruit du diable mais c'était le moyen le plus rapide de faire chauffer l'eau pour le thé. Il disposa enfin des muffins toastés sur une assiette et sortit le pot de marmelade d'oranges amères qu'il déposa sur le plateau du petit déjeuner.

Les doigts de Victoria pianotaient très vite sur le clavier du note book, exécutant des trilles ça et là. Ses cinq ans de piano y étaient sans doute pour quelque chose. Elle esquissa un sourire lorsque Peter s'approcha mais son regard trahissait sa tristesse. L'insouciance dont elle avait fait preuve ces derniers mois, luttant contre son corps, épuisant ses dernières ressources, l'avait conduite au burn out. Elle était triste pour Peter, triste de ne pas l'avoir assez écouté, de ne pas s'être assez ménagée. Il fallait qu'elle enclenche une dynamique de guérison, elle le savait. Il s'était fait un sang d'encre pour elle ces dernières semaines, l'avait vue chavirer jusqu'à la chute. Jamais cependant il ne lui avait fait de reproches, lui cachait toujours sa déception quand elle refusait de faire une trêve, quand elle refusait de se reposer. Pas facile de gérer ses sentiments, d'avancer dans le labyrinthe du coeur. Le sujet était très sensible et Victoria n'avait pas envie d'en parler pour le moment.

Depuis un mois ses créations étaient au point mort. Il n'aurait sans doute pas terminé la pièce de théâtre que John lui réclamait pour l'été. Il voulait s'occuper de Victoria, l'aider à remonter la pente. Il n'avait pas envie que ce satané journal ait sa peau.

Ce texte a été rédigé pour l'édition 62 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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20/04/2012

Cachette pour document confidentiel

Ne voyant pas Victoria revenir des toilettes, François décida d'aller voir comment elle allait. Il avait remarqué la pâleur de son visage avant qu'elle ne quitte la table. Peut-être s'était-elle sentie mal et s'était-elle assise dans l'un des fauteuils de l'entrée. Mais Victoria n'était pas dans l'entrée. Il se dirigea alors vers les toilettes et resta interdit lorsqu'il la vit couchée sur le carrelage. Elle s'était évanouie. Complètement désorienté, il la prit par les épaules pour tenter de la relever mais son corps était comme désarticulé. Il tâta son pouls. Les battements étaient faibles mais Victoria était en vie. Sans réfléchir il se rua dans la salle de restaurant pour demander aux serveurs d'appeler les urgences.

Les secouristes furent sur place très rapidement. L'état de Victoria, qui avait repris ses esprits dans l'entrefaite, ne nécessitait pas de soins particuliers mais ils l'emmenèrent au South Brompton Hospital pour lui faire passer quelques examens. François devait repartir le soir même en France cependant l'incident l'incita à prolonger son voyage. Sa rencontre avec Victoria ne lui semblait pas anodine. Il ne prendrait pas son train pour Paris. Tout en cherchant dans sa poche la boîte de bonbons spinaliens au miel de sapin il appela son responsable pour lui indiquer qu'il resterait deux jours de plus à Londres.

Pendant ce temps-là Peter, qui ne savait rien du malaise de Victoria, cherchait une cachette pour un papier confidentiel que lui avait remis Jamie, le vagabond de Kensington Gardens. Il était indécis. Parcourant des yeux les étagères de la bibliothèque il ne parvenait pas à trouver l'endroit adéquat. Ce document ne devait pas tomber entre les mains de n'importe qui. Il finit par le glisser dans un livre à la couverture bleue dont le titre était rédigé en gros caractères gothiques. Personne ne s'intéresserait à cet ouvrage sur les détails de la tapisserie de Bayeux. Pas même Victoria, il en était certain.

Ce papier, vestige d'un passé lointain, répertoriait tous les grands violonistes gauchers du 19ème siècle. Comment Jamie se l'était-il procuré? Peter ne savait pas par où commencer à enquêter. Quelques virées nocturnes et des questions pertinentes aux employés du Musée de la musique pourraient peut-être l'orienter sur une piste. Un savant dosage qu'il se devait de mettre au point pour ne pas mettre en péril ses chances de réussite. 

Il était en train d'échaffauder un plan d'action quand son portable se mit à vibrer. C'était Victoria qui l'appelait de l'hôpital. Le coeur béant il partit en courant, dévala les escaliers quatre à quatre pour rejoindre au plus vite la rue. Pas question de traîner, plus question d'hiberner. Il traversa Kensington au pas de course. Lorsqu'il arriva au South Brompton Hospital l'émanation de formol qui envahissait le hall lui coupa le souffle. Le manque d'aération était flagrant pourtant une dizaine de patients s'entassait dans l'entrée attendant patiemment le passage d'une caricature de médecin au discours banalisé par des années de pratique. Un discours passe-partout sans tendresse ni sentiments. Il n'était pas là pour s'apitoyer.  

Ce texte a été rédigé pour l'édition 61 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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13/04/2012

Malaise

 - Pardon madame, pourriez-vous m'indiquer la route pour le "Pré aux Pivoines"?

Victoria releva son parapluie pour mieux voir l'homme qui venait de l'arrêter pour demander son chemin. Il était complètement trempé et semblait perdu. Visiblement cela faisait un certain temps qu'il marchait sous la pluie sans parvenir à dénicher le petit restaurant à l'enseigne française. Victoria lui proposa de l'y conduire et lui offrit un coin de parapluie. Ils traversèrent Hyde Park pour rejoindre Kensington Road. Les pédalos du Serpentine étaient rangés. Le mauvais temps allait durer. L'air, chargé de pollen, se rafraîchissait de plus en plus. Des nuages sombres s'accumulaient dans le ciel, au loin le tonnerre grondait. Victoria et son inconnu eurent juste le temps d'atteindre le restaurant avant que l'orage n'éclate.

L'endroit était charmant: sièges en cuir marron fauve, tables en teck, vaisselle design. Un lieu accueillant auquel Victoria avait envie de mettre un 10/10 pour la déco jusqu'à ce qu'elle aperçoive une étagère poussiéreuse juste derrière le bar. Elle se dit que finalement ça ne valait pas un 10. Pour la remercier l'inconnu, prénommé François, commanda une bouteille de vin pétillant. Il était "testeur" pour le Petit Malin et était chargé de répertorier quelques bonnes tables dans la capitale londonienne pour le futur guide sur l'Angleterre. Victoria lui parla de quelques restaurants qu'elle avait elle-même testé depuis son installation. Mais ce jour-là elle n'avait pas très faim. Elle ne fit que picorer dans son assiette bien que le plat fut succulent. Elle avait un noeud dans l'estomac. Le spécialiste lui avait dit que les résultats de ses examens seraient disponibles rapidement mais il ne lui avait pas dit quand exactement. Elle se faisait du mauvais sang. Elle n'avait pas beaucoup d'appétit et la moindre odeur lui portait au coeur. 

La veille elle avait failli vomir dans le quartier de Chiswick où les éboueurs étaient en grève. Les poubelles s'entassaient dans les rues depuis plusieurs semaines. Il y régnait une odeur de putréfaction insoutenable et la persévérance du mouvement ne débouchait sur rien. Les éboueurs voulaient un partage équitable des bénéfices. A leurs yeux les patrons se goinfraient. Ils distribuaient - pour se donner bonne conscience - des primes avec parcimonie. Le conflit perdurait et la situation sanitaire du quartier se dégradait à grande vitesse. Régulièrement des habitants mettaient le feu aux amas de détritus pour éloigner la vermine et les rats.

Plus le temps passait et plus le coeur de Victoria se soulevait. Elle s'éclipsa aux toilettes, blême, des gouttes de sueur sur le front. De peur de tomber elle s'assit parterre, se cala contre un mur. Sa tête était lourde, sa vue se brouillait. Elle tenta en vain de mettre la main sur la petite fiole d'alcool de menthe qu'elle traînait toujours dans son sac. Ses doigts ne rencontrèrent que son poudrier et une page arrachée dans un magazine. Elle n'avait plus la force de chercher, pas plus que de se poudrer. Sa dernière vision avant de perdre connaissance fut la photo des chats persans accrochée au mur.  

Ce texte a été rédigé pour l'édition 16 du jeu Les Plumes de l'année initié par Asphodèle. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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06/04/2012

Pas un cadeau ordinaire

Peter regardait sans se lasser l'opale de couleur orange reçue de sa grand-mère, laquelle avait rapporté la pierre d'un voyage au Mexique. Il se disait qu'elle serait ravissante montée sur un anneau en or blanc. Il ne voulait pas d'un cadeau ordinaire pour Victoria.

Dehors le ciel était en furie. Un orage s'abattait sur Londres, fouettant les vitres de l'appartement en cadence avec les accords de la Toccata en ré mineur BWV 565 de Bach. L'orgue gravissait à toute allure les octaves en osmose avec la pluie. Peter observait maintenant le déchaînement de la nature et écoutait l'imagination folle du musicien. Pendant un instant il se crut dans une autre dimension, un monde onirique dans lequel il n'y avait plus de passé, de présent ni de futur. Il s'attendait à voir l'océan se déverser dans son salon, emportant tout sur son passage.

Puis la musique se tut. L'orage s'éloignait. Peter se rappela qu'il avait, le matin, déposé son orchidée sur le bord de la fenêtre. Il la retrouva complètement déchiquetée. Il apprit plus tard que la foudre n'était pas tombée très loin. Un orme de Kensington avait été touché. Victoria lui avait pourtant dit qu'ils annonçaient du mauvais temps. Il aurait dû se méfier. Un oubli qui allait lui valoir quelques railleries.

"Les chevaliers avaient juré obéissance à leur souverain et si offense lui était faite, ils répondraient par les armes..." Peter était en train de lire une ode du 15e siècle pour aider Edith dans ses révisions de littérature ancienne. C'était l'occasion pour lui de revenir à ses premières amours. Une sacrée opportunité! Ca lui rappelait ses années à l'université d'Edimbourg, ses escapades dans la lande écossaise. Edith lui avait dit que ce n'était pas une obligation et que s'il n'avait pas le temps, elle trouverait un autre moyen. Oh! mais il ne s'était pas fait prier! Et depuis, la littérature moyenâgeuse était redevenue son obsession. Il n'avait même pas remarqué que les ombrelles avaient remplacé les parapluies dans la rue.

Ce texte a été rédigé pour la 15ème édition des Plumes de l'année initiées par Asphodèle. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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30/03/2012

En route vers Aberdeen

"All the colours of the rainbow hidden' neath my skin..." Victoria écoutait en boucle Kaleidoscope Heart, le dernier album de Sara Bareilles. Elle avait emporté le CD pour pouvoir le mettre dans la voiture louée à l'aéroport d'Edimbourg pour se rendre à Aberdeen. Un incident s'était produit sur une plateforme du groupe Total à quelques miles seulement des côtes et ça menaçait d'exploser. Les Ecossais redoutaient le pire, surtout qu'il y avait déjà eu un précédent qui avait fait plus d'une centaine de morts.

Victoria jura comme un charetier! Sa canette de Sprite venait de se renverser sur ses genoux. Une myriade de bulles avaient bondi de la boîte en ferraille pour s'étaler sur son jean qui lui collait maintenant à la peau. Surprise par la fraîcheur de la boisson elle avait failli aller dans le décor. Les pneus de la voiture avaient mordu le trottoir. Victoria avait fermé les paupières un instant en pensant très fort à Saint Christophe et - par on ne sait quel miracle - la voiture était revenue sur la chaussée.

Sa soif n'était pas étanchée et elle n'avait pas le temps de s'arrêter pour sortir un pantalon propre de la valise. Elle allait devoir faire toute la route avec son jean poisseux. La canette, vide, gisait à ses pieds. Depuis le début de la semaine Victoria avait joué de malchance. Le lundi elle avait manqué la conférence de presse sur le vol d'icônes à St Margaret's Church. Par étourderie elle avait noté la conférence au lundi suivant. Et le mercredi, le médecin avec lequel elle avait rendez-vous s'était fait porter pâle pour cause de fièvre.

Puis, elle n'avait pas beaucoup vu Peter. Il restait cloîtré chez lui, compulsant toutes sortes de livres à la recherche de la moindre info sur les grenouilles "silencieuses" et les astuces des animaux pour se fondre dans la nature. Il s'intéressait aussi au savoir-vivre des grands de ce monde. Aucun rapport entre les deux mais Peter avait coutume de commencer plusieurs histoires en même temps et quand il n'avançait plus dans l'un de ses écrits, il en reprenait un autre.

Victoria filait maintenant à travers la campagne. De mornes plaines s'étendaient à perte de vue de part et d'autre de la route. Il lui restait une centaine de kilomètres à parcourir pour rejoindre Aberdeen.

Ce texte a été rédigé pour l'édition 51 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.  

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23/03/2012

Sourds ses mots d'amour et les miens...

L'heure du retour avait sonné. Victoria rentrait à Londres. Son train partait à 12h04 de la gare du Nord. Tout en marchant dans les dédales du métro elle fredonnait du bout des lèvres une vieille chanson de Nilda Fernandez : Ou que l'on aille / Nos fiançailles / Lourds sont nos promesses et nos liens / Courts sont les kilomètres en train / Sourds ses mots d'amour et les miens... 

Pour tromper son impatience, Victoria se mit en quête d'un magazine. La librairie de la gare - qui proposait tout un tas de souvenirs kitchs et de produits alimentaires - était si petite qu'elle dut jouer des coudes pour examiner les couvertures. Son choix se porta sur le Times Magazine et sur Prisme, revue de photographies artistiques. En Une du premier "Cameron au purgatoire" et "Controverse sur les services secrets français". Des articles censés la tenir en haleine quelques instants et lui faire oublier le temps.

Mais difficile de se concentrer dans la salle d'attente. Les voyageurs commençaient à s'agglutiner pour l'embarquement et des enfants avaient pris goût au tambourinage sur les vitres qui donnaient sur les voies. Victoria espérait qu'ils seraient loin d'elle dans le train. Espérance vaine. Ils étaient assis trois sièges plus loin. Leur tintamarre dura la moitié du trajet. Son voisin était outré. Il soupirait, travaillait avec peine sur son laptop jetant constamment des regards furibonds dans la direction des gamins. Malgré les incitations réitérées de leur mère à rester calme, ils continuèrent leur vacarme. Victoria se réfugia dans le compartiment bar pour échapper à l'incivilité des garnements. Elle n'en ressortit que trois quarts d'heure plus tard et poussa un ouf de soulagement lorsque le train entra en gare de Saint-Pancras.

Peter était bien passé pendant son absence. Les plantes avaient bonne mine. Mais il n'avait pas fait qu'arroser. Un superbe bouquet - composé de branches de lilas mauves et blancs - était disposé dans un vase sur l'argentier.

Dans Kensington les narcisses étaient ouverts et les arbustes, aux formes diverses, exhalaient des senteurs de vanille et de musc. Le parc offrait à pleines brassées des couleurs tendres. A peine rentrée à Bayswater, Victoria s'y était ruée, gagnée par une espèce de folie. Les papillons voletaient dans tous les sens. Les oiseaux chantaient une série de notes joyeuses. Les écureuils étaient plus vifs que jamais. Le reflet du soleil couchant sur le Serpentine donnait l'illusion de millions de photophores orangés allumés pour attendre la nuit. Victoria serait restée encore un peu si cette douleur lancinante qui lui opprimait la poitrine s'était tue. Mais le mal ne la lâchait pas. Elle avait dit à Peter qu'elle consulterait. Mais depuis, elle lui racontait mensonge sur mensonge. Elle n'avait pas pris le rendez-vous chez le spécialiste que lui avait indiqué le médecin. Elle avait peur du verdict. Elle voulait rester désirable à ses yeux. Comment réagirait-il si on devait lui couper un sein? 

Comme souvent, des larmes lui montèrent aux yeux. Une rivière de diamants coulait maintenant sur ses joues. Elle allait consulter. Il le fallait. A tout prendre valait mieux la vérité brute que l'incertitude.

Ce texte a été rédigé pour l'édition 59 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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