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19/05/2012

Ses cheveux exhalaient un parfum de pivoine

Assis à l'avant du bateau Jean contemplait l'opacité ténébreuse de la nuit. Seul un point lumineux brillait par intermittence. Les flots de la baie de Bourgneuf étaient tumultueux. Les embruns giflaient le bateau et du sel venait se coller aux vitres. Les passagers, calés dans leur fauteuil, écoutaient le vent râler au dehors. Certains, le front en sueur, pensaient au naufrage. Jean s'attendait à en voir un faire dans son froc d'un moment à l'autre. La mer était mauvaise ce matin. Au loin le point lumineux grossissait mais il n'arrivait pas encore à distinguer le phare de l'île d'Yeu. Ses compagnons de traversée avaient les traits crispés, le coeur à l'envers. Ca tanguait pas mal. Jean lui aussi commençait à avoir chaud.

Dix minutes plus tard le bateau était à Port-Joinville. Une nuée de mouettes voletait autour des marins sortant des caisses de poissons fraîchement pêchés. Jean inspira profondément lorsqu'il se trouva à l'air libre. Il ne quittait pas la Réale mais c'était tout comme, heureux de mettre un pied sur la terre ferme.

A chaque fois qu'il arrivait à l'île d'Yeu il ne pouvait s'empêcher de penser à Victoria. Cela faisait deux ans jour pour jour qu'elle avait quitté la Vendée. Il n'avait pas de nouvelles. Pour fêter ce triste anniversaire il alla boire un chocolat chaud où ils avaient l'habitude de se réfugier quand ils venaient sur l'île pour une randonnée à vélo. La patronne du bistrot avait un balai à la main. Un ballon en mousse, sans doute oublié par un gamin, traînait dans un coin de la salle. Aucun changement dans la décoration. Même les affiches des concerts organisés chaque année pour la fête de l'été n'avaient pas bougé. 

Il se remmémora sa dernière rencontre avec Victoria. C'était lors de la communion de Sylvia. Il se souvenait que sa veste en velours sentait l'encens et que ses cheveux exhalaient un parfum de pivoine. C'est ce jour-la qu'il avait dit au-revoir à son grand amour à l'ombre des pins maritimes. Il ne savait pas qu'elle s'apprêtait à quitter la région. Son regard était comme toujours plein d'espièglerie et de coquinerie. Pourquoi était-elle partie?

Jean chemina plus lentement que d'habitude vers son bureau installé dans la rue du Secret. Des larmes perlaient à ses cils et s'étalaient à intervalles réguliers sur ses joues. Chaque minute qui passait le faisait de plus en plus ressembler à un albinos mais aujourd'hui ses yeux n'étaient pas rougis par le vent et la pluie.

Ce texte a été rédigé pour l'édition 65 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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11/05/2012

Chez Paxton & Whitfield

Peter trouva la fromagerie sans difficultés. Le croquis de Victoria l'avait bien aidé. La boutique Paxton & Whitfield, sise au 93 de Jermyn Street, offrait un large choix de fromages britanniques mais pas seulement. On pouvait y trouver aussi des spécialités françaises sélectionnées par Androuët. C'était la première fois que Peter poussait la porte du magasin. Les fromages frais et à pâte molle étaient disposés sur un comptoir en bois foncé rehaussé d'une petite vitrine. Les fromages à pâte dure étaient quant à eux présentés sur un deuxième comptoir plus haut et sans vitrine installé dans le prolongement du premier. Le lieu était accueillant et tout était appétissant. Peter choisit tout d'abord un Cerney. Il s'agissait d'un fromage au lait de chèvre en forme de pyramide que la vendeuse emballa délicatement dans un papier blanc soyeux. Il demanda ensuite un morceau de Stilton Cutting, l'un des meilleurs bleus d'Angleterre puis, une fine tranche de Red Leicester, son péché mignon. Et pour faire une surprise à Victoria il acheta en même temps une bouteille de Monbazillac.  Le magasin lui plaisait beaucoup. Il se jura d'y revenir bientôt.

En ressortant il traversa la rue et se dirigea vers l'église St-James. Il y entra il ne sait pas trop pourquoi. Avait-il envie de se laver de quelques impuretés? L'édifice était désert. Les icônes, enveloppées de solitude, attendaient les fidèles le regard avide de prières. Peter s'était toujours demandé comment pouvait venir la vocation de prêtre. Peut-être dans les églises à observer les icônes et les statues des saints...

Avant de rentrer à Bayswater Road il passa à l'Institut français pour récupérer un exemplaire de la "Nostalgie de l'amour" traduit par les soins de la diplomatie. Une jeune recrue en escarpins - sans doute une stagiaire - lui arracha presque des mains sa carte d'identité. Elle avait un regard assassin de Cerbère. Il se demanda un instant si elle ne cachait pas une faux sous son bureau pour couper les mollets de ceux qui oseraient faire un pas de plus sans son assentiment. N'ayant rien trouvé de suspect sur lui la demoiselle lui rendit sa carte et lui donna un badge pour aller plus loin. Son inquiétude de ne pouvoir entrer se dissipa en un quart de seconde. Victoire! il allait pouvoir récupérer le bouquin.

En prenant son courrier dans la boîte il remarqua qu'une lettre avait été postée en Italie. Elle arrivait tout droit d'Aoste. Il ne connaissait personne là-bas... Puis il se souvint tout à coup qu'il avait demandé de la documentation à l'Office de tourisme de la ville. La brochure promettait des "vacances magiques et ensoleillées", "des paysages à couper le souffle", "des randonnées inspirantes en altitude"... Les textes chevauchaient des photos plus attrayantes les unes que les autres. Des maisons aux jalousies entrebaillées, des alpages fleuris, des montagnes grandioses... Bref, Aoste était LA destination pour passer des vacances inoubliables. Cependant, il se demandait s'il n'était pas préférable de passer par un tour opérateur pour organiser le voyage.

  • Mon chéri, il est midi
  • Mon chéri, j'avais préparé des spaghettis
  • Mon chéri, avec du poisson froid et de l'aïoli
  • & je crois que tu as oublié que l'on devait déjeuner ensemble...

Peter reconnu tout de suite l'écriture de Victoria, ponctuée d'une anaphore et d'une esperluette. C'était bien son style de laisser ce genre de petit mot. Elle avait dû coller le post-it sur sa porte avant de partir pour la National Gallery où elle devait retrouver Lina pour visiter l'expo Turner. Il avait complètement oublié le déjeuner et se sentait tout penaud. Il avait bien fait d'acheter une bouteille de Monbazillac...

Ce texte a été rédigé pour l'édition 64 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits.

04/05/2012

Provoc et duel avec toi...

"Quand j'entends ce prélude de Bach, par Glen Gould ma raison s'envole, vers le port du Havre et les baraques..." Victoria n'avait pas eu beaucoup le temps d'écouter ses vieux CD depuis qu'elle était à Londres. Cette coupure forcée était donc l'occasion pour elle de ressortir ses disques. Deux piles s'entassaient négligemment à côté de la chaîne Hi-Fi. Elle devait à chaque fois tout compulser pour retrouver le CD qu'elle voulait écouter, se trouvant le plus souvent sur le dessous de la pile.

Elle était toujours en train de fredonner une mélodie, moins joliment que les oiseaux qui se posaient dans les arbres plantés devant l'immeuble certes, mais elle avait toujours un refrain en tête. Quelques merveilleuses paroles qu'elle répétait inlassablement avant que d'autres ne viennent occuper son esprit.

Avec le printemps Kensington Gardens retrouvait un peu de gaieté. Victoria avait remarqué qu'il y poussait des pieds de muguet sauvage. Du muguet trop vite piétinné par un chien au pelage noir de la taille d'un dogue. Il vagabondait depuis quelques temps dans le quartier et n'appartenait visiblement à personne. L'abominable bête faisait par ailleurs un véritable carnage parmi les écureuils. Plusieurs avaient été retrouvés éventrés par les services de la ville. Cependant, les agents chargés de l'entretien du parc n'avaient pas réussi à capturer l'animal pour l'empêcher de nuire. Impossible de mettre la main sur ce maudit clébard qui se fichait pas mal des interdits régissant le lieu.

Les belles journées du mois de mars avaient laissé la place à des jours gris. Le temps était à la pluie et des tornades étaient annoncées dans l'ouest du pays. Le smog recouvrait Londres. L'air, chargé de particules toxiques, était devenu irrespirable. Du coup Victoria sortait peu. Il lui semblait qu'elle était arrêtée depuis une éternité. Elle pensait déjà à retourner au bureau mais ç'aurait été déraisonnable. Il lui fallait faire un vrai break. D'ailleurs, Peter avait prévu de l'emmener en Hollande le week-end suivant. Elle avait très envie de découvrir Amsterdam. Cette petite escapade lui fairait à coup sûr grand bien.

Elle profita de sa convalescence pour rédiger quelques lettres en essayant de ne pas trop bégayer dans les formules de politesse. Elle ne savait jamais vraiment comment terminer ses missives afin qu'elles ne paraissent ni trop pompeuses ni trop légères. Elle écrivait toujours sur son secrétaire, les stylos et le carnet d'adresses à portée de main. Ce meuble de facture peu commune la rassurait, comme si l'âme de l'ébéniste s'était faufilée dans les tiroirs. Victoria aimait faire glisser ses doigts sur le plateau finement travaillé tout en détaillant du regard les nervures du bois. 

Tard le soir elle regardait de vieux films. Elle avait ainsi revu "Le fugitif" avec Harrisson Ford. L'acteur américain y incarnait le chirurgien David Kimble accusé du meurtre de sa femme retrouvée le crâne fracassé. Sauf que Kimble n'avait pas commis le crime et devait s'évader pour essayer de rétablir la vérité. Victoria appréciait  beaucoup le jeu d'Harrisson Ford mais également celui de Tommy Lee Jones dans le rôle du Marshal Samuel Gerard.

Ses soirées se terminaient à une heure avancée, toujours en musique. Il lui arrivait parfois de s'endormir sur le canapé et de se réveiller au beau milieu de la nuit avec les CD qui passaient en boucle: "J'fais un voeu, le feu d'un duel au soleil, je rêve d'un duel avec toi, prise au piège tu te rendras, provoc et duel avec toi..." 

Ce texte a été rédigé pour l'édition 63 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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27/04/2012

Burn out

Victoria glissa deux petits peignes dans ses cheveux après les avoir rapidement brossés. Elle n'avait pas de temps à perdre. Il fallait qu'elle jette un oeil à ses mails. Elle n'avait pas remis les pieds à la rédaction depuis  son malaise, cela faisait maintenant quatre jours. Sa connexion haut débit n'allait pas assez vite à son goût. Les pages s'affichaient trop lentement sur son note book.

Sa boîte mails était pleine à craquer de messages pour la plupart commerciaux. Après un premier tri aproximatif elle regarda ceux reçus de la rédaction. Daniel, son adjoint, lui en avait envoyé plusieurs qui avait pour objet "URGENT". Victoria les lut en premier. Ils nécessitaient une réponse dans l'immédiateté. Daniel devait s'impatienter. Il soumettait toujours les problèmes épineux à Victoria pour se couvrir mais elle savait qu'il aurait pris tout seul la bonne décision. Ils avaient les mêmes points de vues sur de nombreux sujets, même les plus sensibles. Elle lui faisait confiance. Il était capable de gérer la "boutique" pendant son absence

Peter farfouillait dans les placards pour trouver le café et le thé aromatisé à la bergamote que Victoria rangeait dans des boîtes hermétiques pour préserver leurs arômes et leurs saveurs. Hasard ou coïncidence, il remarqua que Victoria achetait exactement le même café que lui. Il en prépara un pot puis mit la bouilloire chauffer. Elle faisait un bruit du diable mais c'était le moyen le plus rapide de faire chauffer l'eau pour le thé. Il disposa enfin des muffins toastés sur une assiette et sortit le pot de marmelade d'oranges amères qu'il déposa sur le plateau du petit déjeuner.

Les doigts de Victoria pianotaient très vite sur le clavier du note book, exécutant des trilles ça et là. Ses cinq ans de piano y étaient sans doute pour quelque chose. Elle esquissa un sourire lorsque Peter s'approcha mais son regard trahissait sa tristesse. L'insouciance dont elle avait fait preuve ces derniers mois, luttant contre son corps, épuisant ses dernières ressources, l'avait conduite au burn out. Elle était triste pour Peter, triste de ne pas l'avoir assez écouté, de ne pas s'être assez ménagée. Il fallait qu'elle enclenche une dynamique de guérison, elle le savait. Il s'était fait un sang d'encre pour elle ces dernières semaines, l'avait vue chavirer jusqu'à la chute. Jamais cependant il ne lui avait fait de reproches, lui cachait toujours sa déception quand elle refusait de faire une trêve, quand elle refusait de se reposer. Pas facile de gérer ses sentiments, d'avancer dans le labyrinthe du coeur. Le sujet était très sensible et Victoria n'avait pas envie d'en parler pour le moment.

Depuis un mois ses créations étaient au point mort. Il n'aurait sans doute pas terminé la pièce de théâtre que John lui réclamait pour l'été. Il voulait s'occuper de Victoria, l'aider à remonter la pente. Il n'avait pas envie que ce satané journal ait sa peau.

Ce texte a été rédigé pour l'édition 62 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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20/04/2012

Cachette pour document confidentiel

Ne voyant pas Victoria revenir des toilettes, François décida d'aller voir comment elle allait. Il avait remarqué la pâleur de son visage avant qu'elle ne quitte la table. Peut-être s'était-elle sentie mal et s'était-elle assise dans l'un des fauteuils de l'entrée. Mais Victoria n'était pas dans l'entrée. Il se dirigea alors vers les toilettes et resta interdit lorsqu'il la vit couchée sur le carrelage. Elle s'était évanouie. Complètement désorienté, il la prit par les épaules pour tenter de la relever mais son corps était comme désarticulé. Il tâta son pouls. Les battements étaient faibles mais Victoria était en vie. Sans réfléchir il se rua dans la salle de restaurant pour demander aux serveurs d'appeler les urgences.

Les secouristes furent sur place très rapidement. L'état de Victoria, qui avait repris ses esprits dans l'entrefaite, ne nécessitait pas de soins particuliers mais ils l'emmenèrent au South Brompton Hospital pour lui faire passer quelques examens. François devait repartir le soir même en France cependant l'incident l'incita à prolonger son voyage. Sa rencontre avec Victoria ne lui semblait pas anodine. Il ne prendrait pas son train pour Paris. Tout en cherchant dans sa poche la boîte de bonbons spinaliens au miel de sapin il appela son responsable pour lui indiquer qu'il resterait deux jours de plus à Londres.

Pendant ce temps-là Peter, qui ne savait rien du malaise de Victoria, cherchait une cachette pour un papier confidentiel que lui avait remis Jamie, le vagabond de Kensington Gardens. Il était indécis. Parcourant des yeux les étagères de la bibliothèque il ne parvenait pas à trouver l'endroit adéquat. Ce document ne devait pas tomber entre les mains de n'importe qui. Il finit par le glisser dans un livre à la couverture bleue dont le titre était rédigé en gros caractères gothiques. Personne ne s'intéresserait à cet ouvrage sur les détails de la tapisserie de Bayeux. Pas même Victoria, il en était certain.

Ce papier, vestige d'un passé lointain, répertoriait tous les grands violonistes gauchers du 19ème siècle. Comment Jamie se l'était-il procuré? Peter ne savait pas par où commencer à enquêter. Quelques virées nocturnes et des questions pertinentes aux employés du Musée de la musique pourraient peut-être l'orienter sur une piste. Un savant dosage qu'il se devait de mettre au point pour ne pas mettre en péril ses chances de réussite. 

Il était en train d'échaffauder un plan d'action quand son portable se mit à vibrer. C'était Victoria qui l'appelait de l'hôpital. Le coeur béant il partit en courant, dévala les escaliers quatre à quatre pour rejoindre au plus vite la rue. Pas question de traîner, plus question d'hiberner. Il traversa Kensington au pas de course. Lorsqu'il arriva au South Brompton Hospital l'émanation de formol qui envahissait le hall lui coupa le souffle. Le manque d'aération était flagrant pourtant une dizaine de patients s'entassait dans l'entrée attendant patiemment le passage d'une caricature de médecin au discours banalisé par des années de pratique. Un discours passe-partout sans tendresse ni sentiments. Il n'était pas là pour s'apitoyer.  

Ce texte a été rédigé pour l'édition 61 du jeu Des mots, une histoire initié par Olivia. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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13/04/2012

Malaise

 - Pardon madame, pourriez-vous m'indiquer la route pour le "Pré aux Pivoines"?

Victoria releva son parapluie pour mieux voir l'homme qui venait de l'arrêter pour demander son chemin. Il était complètement trempé et semblait perdu. Visiblement cela faisait un certain temps qu'il marchait sous la pluie sans parvenir à dénicher le petit restaurant à l'enseigne française. Victoria lui proposa de l'y conduire et lui offrit un coin de parapluie. Ils traversèrent Hyde Park pour rejoindre Kensington Road. Les pédalos du Serpentine étaient rangés. Le mauvais temps allait durer. L'air, chargé de pollen, se rafraîchissait de plus en plus. Des nuages sombres s'accumulaient dans le ciel, au loin le tonnerre grondait. Victoria et son inconnu eurent juste le temps d'atteindre le restaurant avant que l'orage n'éclate.

L'endroit était charmant: sièges en cuir marron fauve, tables en teck, vaisselle design. Un lieu accueillant auquel Victoria avait envie de mettre un 10/10 pour la déco jusqu'à ce qu'elle aperçoive une étagère poussiéreuse juste derrière le bar. Elle se dit que finalement ça ne valait pas un 10. Pour la remercier l'inconnu, prénommé François, commanda une bouteille de vin pétillant. Il était "testeur" pour le Petit Malin et était chargé de répertorier quelques bonnes tables dans la capitale londonienne pour le futur guide sur l'Angleterre. Victoria lui parla de quelques restaurants qu'elle avait elle-même testé depuis son installation. Mais ce jour-là elle n'avait pas très faim. Elle ne fit que picorer dans son assiette bien que le plat fut succulent. Elle avait un noeud dans l'estomac. Le spécialiste lui avait dit que les résultats de ses examens seraient disponibles rapidement mais il ne lui avait pas dit quand exactement. Elle se faisait du mauvais sang. Elle n'avait pas beaucoup d'appétit et la moindre odeur lui portait au coeur. 

La veille elle avait failli vomir dans le quartier de Chiswick où les éboueurs étaient en grève. Les poubelles s'entassaient dans les rues depuis plusieurs semaines. Il y régnait une odeur de putréfaction insoutenable et la persévérance du mouvement ne débouchait sur rien. Les éboueurs voulaient un partage équitable des bénéfices. A leurs yeux les patrons se goinfraient. Ils distribuaient - pour se donner bonne conscience - des primes avec parcimonie. Le conflit perdurait et la situation sanitaire du quartier se dégradait à grande vitesse. Régulièrement des habitants mettaient le feu aux amas de détritus pour éloigner la vermine et les rats.

Plus le temps passait et plus le coeur de Victoria se soulevait. Elle s'éclipsa aux toilettes, blême, des gouttes de sueur sur le front. De peur de tomber elle s'assit parterre, se cala contre un mur. Sa tête était lourde, sa vue se brouillait. Elle tenta en vain de mettre la main sur la petite fiole d'alcool de menthe qu'elle traînait toujours dans son sac. Ses doigts ne rencontrèrent que son poudrier et une page arrachée dans un magazine. Elle n'avait plus la force de chercher, pas plus que de se poudrer. Sa dernière vision avant de perdre connaissance fut la photo des chats persans accrochée au mur.  

Ce texte a été rédigé pour l'édition 16 du jeu Les Plumes de l'année initié par Asphodèle. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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06/04/2012

Pas un cadeau ordinaire

Peter regardait sans se lasser l'opale de couleur orange reçue de sa grand-mère, laquelle avait rapporté la pierre d'un voyage au Mexique. Il se disait qu'elle serait ravissante montée sur un anneau en or blanc. Il ne voulait pas d'un cadeau ordinaire pour Victoria.

Dehors le ciel était en furie. Un orage s'abattait sur Londres, fouettant les vitres de l'appartement en cadence avec les accords de la Toccata en ré mineur BWV 565 de Bach. L'orgue gravissait à toute allure les octaves en osmose avec la pluie. Peter observait maintenant le déchaînement de la nature et écoutait l'imagination folle du musicien. Pendant un instant il se crut dans une autre dimension, un monde onirique dans lequel il n'y avait plus de passé, de présent ni de futur. Il s'attendait à voir l'océan se déverser dans son salon, emportant tout sur son passage.

Puis la musique se tut. L'orage s'éloignait. Peter se rappela qu'il avait, le matin, déposé son orchidée sur le bord de la fenêtre. Il la retrouva complètement déchiquetée. Il apprit plus tard que la foudre n'était pas tombée très loin. Un orme de Kensington avait été touché. Victoria lui avait pourtant dit qu'ils annonçaient du mauvais temps. Il aurait dû se méfier. Un oubli qui allait lui valoir quelques railleries.

"Les chevaliers avaient juré obéissance à leur souverain et si offense lui était faite, ils répondraient par les armes..." Peter était en train de lire une ode du 15e siècle pour aider Edith dans ses révisions de littérature ancienne. C'était l'occasion pour lui de revenir à ses premières amours. Une sacrée opportunité! Ca lui rappelait ses années à l'université d'Edimbourg, ses escapades dans la lande écossaise. Edith lui avait dit que ce n'était pas une obligation et que s'il n'avait pas le temps, elle trouverait un autre moyen. Oh! mais il ne s'était pas fait prier! Et depuis, la littérature moyenâgeuse était redevenue son obsession. Il n'avait même pas remarqué que les ombrelles avaient remplacé les parapluies dans la rue.

Ce texte a été rédigé pour la 15ème édition des Plumes de l'année initiées par Asphodèle. Il n'est pas libre de droits, la photo non plus.

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